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Turquie - La crise politique
Le dirigeant du parti islamiste turc, Necmettin Erbakan, a réussi fin juin à constituer une coalition de gouvernement et, si rien ne vient s'y opposer, la Turquie va donc pour la première fois avoir à sa tête un Premier ministre islamiste.
C'est là la conclusion, au moins provisoire, d'une longue crise politique, dans laquelle on a vu notamment les sommets de l'armée tenter de s'opposer à l'arrivée au pouvoir des islamistes et il n'est pas encore dit que cette opposition soit complètement levée.
L'armée joue un rôle majeur dans le régime turc. Il suffit à cet égard de rappeler les dates rapprochées des coups d'État auxquels elle s'est livrée dans un passé encore récent : 1960, 1971 et 1980. Les institutions parlementaires restent de ce point de vue une façade, et pas seulement dans le sens où elles en sont une même dans les pays bourgeois les plus démocratiques, dans lesquels les parlements sont là pour entériner "démocratiquement" la politique choisie par la classe dominante et l'appareil d'État. En Turquie, la prépondérance de ce noyau de l'appareil d'État qu'est l'armée a même été constitutionnellement institutionnalisée après le coup d'État de 1980. Les chefs de l'armée se sont donné les moyens d'exercer sur le pouvoir politique un contrôle au quotidien, ne rendant le gouvernement à l'Assemblée et aux partis qu'après avoir institué le MGK (Milli Güvenlik Kurulu), le Comité national de sécurité, qui est d'une certaine façon le gouvernement réel du pays.
Ce comité réunit le chef de l'état-major, les commandants des trois armes et celui de la gendarmerie, le président de la République, le Premier ministre et les ministres de la Défense, de l'Intérieur et des Affaires étrangères. L'article 118 de la Constitution précise que le Conseil des ministres est tenu d'accorder "une attention prioritaire" aux recommandations du MGK.Et bien sûr, même si elle n'empêche pas une telle intervention presque permanente de l'armée, la façade parlementaire peut devenir encore de trop et on ne peut exclure qu'à un moment ou à un autre, les généraux décident de s'en débarrasser par un nouveau coup d'État.
LA CRISE PARLEMENTAIRE
Il y a dans la crise plusieurs aspects : c'est tout d'abord celui d'une crise parlementaire qui se prolonge depuis plusieurs mois. Elle a commencé avec la chute, en octobre, du gouvernement de Tansu Ciller, qui s'appuyait sur une coalition de son parti (le Parti de la Juste Voie, DYP) et du parti social-démocrate, CHP. Discrédité, incapable de mettre fin à l'inflation, confronté au mécontentement des travailleurs du secteur public exprimé par d'importantes manifestations syndicales, miné par les scandales, le gouvernement Ciller avait, en démissionnant, ouvert la voie aux élections anticipées de fin décembre. Mais le résultat de ces élections la victoire du parti islamiste (le Refah Partisi ou Parti du bien-être) a débouché sur l'impasse politique aussi longtemps que ni la bourgeoisie turque, ni les sommets de l'armée, ni les partenaires européens ou américain de la Turquie ne semblaient prêts à accepter ce parti au pouvoir.
Les islamistes ne disposant pas, malgré leur succès, de la majorité absolue au Parlement, il existait au moins sur le papier d'autres solutions possibles que de leur confier le pouvoir, à condition de constituer une alliance entre deux ou plusieurs des autres partis parlementaires : l'ANAP de Mesut Yilmaz ou le DYP de Ciller à droite, le DSP ou le CHP à gauche. Il a cependant fallu trois mois et une injonction très ferme de l'armée, pour que se constitue en mars la coalition des deux partis de droite ANAP- DYP, bénéficiant de l'abstention du DSP (le Parti de la gauche démocratique d'Ecevit)... et il a suffi de moins de trois mois pour que ce gouvernement éclate et pour que son premier ministre Mesut Yilmaz doive donner sa démission.
Les deux partis de la droite libérale, l'ANAP et le DYP, pour semblables qu'ils soient, n'ont en effet pas cessé leurs règlements de comptes, brandissant l'un contre l'autre de multiples affaires de corruption. Le DYP de Ciller, membre de la coalition, a annoncé qu'il était prêt à voter la censure du gouvernement. Enfin, les islamistes du Refah ont réussi, de leur côté, à obtenir un jugement de la Cour constitutionnelle déclarant non valide le vote de confiance de l'Assemblée lors de la présentation du gouvernement Yilmaz. Yilmaz a tiré les conclusions de cette situation en démissionnant le 6 juin.
Si, après chacun de ses coups d'État, l'armée a tenté de redonner le pouvoir à des gouvernements civils, c'est avec un succès qui, on le voit, n'est pas évident. Corruption et scandales font que les partis et leurs majorités s'usent vite, et que l'Assemblée turque est le siège d'une farce parlementaire comptant peu d'égales, même dans les pays occidentaux ayant dans ce domaine un long passé.
Or la bourgeoisie turque ne peut guère se permettre une telle instabilité politique, qui poserait bien des problèmes même à des bourgeoisies plus riches et assurées. L'ingouvernabilité parlementaire est d'autant plus gênante qu'il s'agit de la bourgeoisie d'un pays sous-développé, qui se trouve confrontée à des problèmes politiques graves, dont elle ne peut indéfiniment différer la solution.
QUESTION KURDE ET FAIBLESSE GOUVERNEMENTALE
Le plus urgent est sans doute le problème posé par la guerre au Kurdistan. Il y a en effet maintenant douze ans que l'armée turque s'est engagée, dans cette région du pays, dans une intervention sans issue. Au nom d'un régime niant depuis toujours aux quelque douze millions de Kurdes jusqu'au droit de parler leur langue, l'armée est intervenue de plus en plus massivement contre les guérillas déclenchées par le PKK (le Parti des travailleurs kurdes d'Abdullah Ocalan, en fait une organisation purement nationaliste). Traquant les combattants du PKK, faisant évacuer les villages et parfois des régions entières, faisant d'une grande partie de la population des réfugiés, ajoutant à la répression directe de l'armée celle de groupes paramilitaires, repoussant avec obstination toute éventualité de solution politique, le pouvoir turc n'a finalement réussi qu'à repousser une grande partie de la population des régions kurdes du côté du PKK.
Le poids croissant de cette intervention, sur le plan politique mais aussi sur le plan financier, est un problème pour la bourgeoisie comme pour ses protecteurs occidentaux. La guerre coûte annuellement près de dix milliards de dollars, soit presque la moitié des revenus des exportations. Cependant, les tentatives de s'engager vers un règlement politique n'ont jamais dépassé le stade des velléités. Les hommes politiques ou même certains militaires qui ont fait des pas dans ce sens ont été vite stoppés par le veto de l'état-major, si même ils n'ont pas été éliminés comme le laissent penser quelques accidents inexpliqués.
Les incidences de cette intervention militaire tendent à rendre plus aigus les autres problèmes de la bourgeoisie, à commencer par celui de la crise économique et financière. Les dépenses militaires rendent inopérante toute tentative de diminuer l'inflation, qui se maintient autour d'un taux de 100 % l'an. S'ajoutant à l'accroissement de la dette extérieure, cela provoque périodiquement des phases de panique financière, se traduisant par l'écroulement de la monnaie, la fuite des capitaux, et une succession de plans d'austérité pour tenter de faire payer les frais de la situation aux classes populaires.
Mais là aussi, la faiblesse des gouvernements ne facilite pas les choses à la bourgeoisie quand il s'agit de se mesurer à la classe ouvrière. La politique répressive, la mise en place de bureaucraties syndicales et d'une réglementation très contraignante du droit de grève et des négociations collectives n'empêchent pas la classe ouvrière de se manifester et finalement d'être une force qui compte. Même les bureaucrates syndicaux les plus proches des partis au pouvoir préfèrent ne pas se discréditer totalement vis-à-vis de leur base ; ils reprennent les revendications ouvrières, notamment contre l'inflation, et se sont montrés capables, par exemple, d'organiser à l'été et à l'automne d'importantes manifestations des travailleurs du secteur public. Ces manifestations ont pesé sur la crise gouvernementale en incitant les partis au pouvoir à retourner vers leurs électeurs avant de risquer leur total désaveu.
L'ARMEE ET LE POUVOIR
Cependant, les chefs de l'armée n'envisageraient sans doute qu'à contrecoeur de reprendre directement en main les rênes du gouvernement comme ils l'ont fait en 1960, 1971 et 1980. La situation actuelle, dans laquelle l'armée garde en grande partie la réalité du pouvoir tout en laissant des politiciens civils occuper le devant de la scène, est sans doute ce qui convient le mieux à celle- ci. Erigée en gardienne suprême des intérêts de l'État, l'armée peut ainsi se contenter d'adresser périodiquement des remontrances ou des recommandations au gouvernement, via le Comité national de sécurité quand elle veut leur donner un caractère solennel, et via d'innombrables pressions dans les autres cas. Tout en ayant la haute main sur le pouvoir, l'armée évite ainsi que le mécontentement populaire ne se tourne directement contre elle. Le discrédit périodique qui touche les unes après les autres les équipes au pouvoir sert en quelque sorte d'exutoire, tout en laissant hors d'atteinte les généraux.
Il reste à savoir, bien sûr, combien de temps un tel fonctionnement peut être viable alors que les problèmes non résolus se multiplient pour la bourgeoisie. Les pressions de l'armée, exercées au mois de mars pour forcer les partis ANAP et DYP à constituer la coalition à laquelle ils étaient réticents, n'ont servi à rien. Trois mois après, non seulement cette coalition a éclaté, mais le discrédit a semble-t-il augmenté pour les partis de Ciller et de Yilmaz. C'est ce qui est apparu lors des élections municipales partielles du 2 juin, dans lesquelles les islamistes ont recueilli 34 % des voix résultat en fait comparable, compte tenu des secteurs concernés, à celui des législatives de décembre 1995 mais le parti de Ciller seulement 12 %, ce qui atteste d'une nouvelle baisse.
Ainsi, trois mois à peine après que l'armée a ordonné à l'ANAP et au DYP de se coaliser pour empêcher le recours à un gouvernement des islamistes, ceux-ci ont continué d'apparaître comme le premier parti du pays, et donc comme le candidat le plus naturel pour la formation d'un gouvernement.
LA MONTEE ISLAMISTE ET LE REFAH
Sous bien des aspects, le parti islamiste turc, le Refah, apparaît comme un parti parlementaire semblable aux autres. Son leader, Necmettin Erbakan, est d'ailleurs un vieux routier de la politique, qui a déjà été membre de gouvernements de coalition tel, en 1974, celui du social-démocrate Ecevit, aujourd'hui leader du DSP. Pourtant son arrivée au gouvernement a rencontré jusqu'à présent l'hostilité, notamment, des partenaires européens de la Turquie, ce qui compte particulièrement au moment où celle-ci, après être entrée dans une Union douanière avec l'Europe au 1er janvier 1996, voudrait négocier une entrée de plein droit dans l'Union européenne.
La campagne électorale d'Erbakan a été axée sur la dénonciation de cette Union douanière qui entraînera des restructurations dans une partie de l'industrie et de l'économie en général et sur la sortie de la Turquie de l'OTAN, ce qui ne pouvait évidemment que susciter la méfiance du côté des alliés européens et américain. Mais Erbakan, en bon politicien aspirant au pouvoir, s'est empressé, les élections passées, de changer de ton : concernant l'Union douanière, comme concernant l'appartenance à l'OTAN, il ne s'agissait plus selon lui de rompre, mais de renégocier avec les partenaires de la Turquie.
Un homme comme Erbakan est certainement prêt à donner toutes les garanties souhaitées, tant à la bourgeoisie turque qu'à ses partenaires européens ou américain, ou à l'armée elle-même. Et pourtant, il continue d'inspirer la méfiance. Et cette méfiance ne vient pas vraiment, il faut le préciser, du prétendu attachement aux principes de "laïcité" de l'État turc qu'invoquent les gouvernants européens, ou les dirigeants de la droite libérale, ou les militaires turcs lorsqu'ils s'affirment les gardiens de la tradition kemaliste. Dans ce domaine, cela fait longtemps qu'ils se sont faits eux-mêmes les champions notamment après le coup d'État de 1980 d'une "synthèse de la nation et de l'Islam" censée réconcilier les dignitaires religieux avec les institutions héritées de Mustafa Kemal.
Après ce coup d'État, ce sont les généraux eux-mêmes qui ont permis et largement financé la multiplication des écoles coraniques, donnant ainsi aux milieux religieux musulmans des moyens de s'implanter et de développer leur influence. C'était pour les généraux un moyen de combattre le développement des idées et des organisations de gauche, qui avaient connu une véritable explosion dans la décennie 1970-1980.
De leur côté, les partis de la droite libérale ANAP et DYP sont constitués en grande partie de politiciens venus de la droite nationaliste et islamiste, et ont fait de la complaisance à l'égard de tous les préjugés réactionnaires une méthode de gouvernement. Plus concrètement encore, l'ANAP et le DYP ont fait bien plus pour le noyautage de l'armée, de la police et de l'appareil d'État en général par des éléments réactionnaires, issus de l'extrême droite ou des milieux islamiques intégristes, qu'un homme comme Erbakan n'a pu le faire jusqu'à présent.