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Russie - Les privatisations et la bourgeoisie (minorité)
Les différents épisodes des démêlés entre Eltsine et le Parlement et leur dénouement sanglant au bénéfice du premier ont occupé le devant de la scène russe depuis un an. Mais derrière les conflits de pouvoirs, les transformations économiques et sociales se sont poursuivies. La contre-révolution bourgeoise a continué au pas de charge.
Certes sans publicité excessive, ni en Occident, ni en Russie même : une discrétion sans doute voulue par tous ceux qui, pour des raisons diverses, ne tiennent pas à souligner que sur ce point essentiel il y a bien un profond accord entre toutes les factions politiques rivales. En particulier le plan de privatisations, élaboré l'été 1992 et mis en chantier depuis le début de l'année 1993, s'est poursuivi au rythme prévu de plusieurs centaines d'entreprises mises aux enchères par mois. Il concerne la privatisation de quelque cinq mille moyennes et grandes entreprises de la Fédération de Russie, des entreprises allant de quelques centaines à des dizaines de milliers de salariés, dont quelques-unes des plus grandes entreprises du pays (au 10 septembre 1993 c'était fait pour exactement 3 199 d'entre elles, selon la revue Commersant).
La vague de privatisations de 1993
La première vague de privatisations, celle commencée en 1992, avait concerné essentiellement les petites entreprises qui comptaient moins de 200 employés. Selon le bilan donné en juin 1993 par l'organisme chargé des privatisations (dénommé, sans doute par anti-phrase, le Comité d'administration de la propriété d'État), plus de 50 000 petites entreprises, soit 54 % de l'ensemble, ont été ainsi vendues au privé. Il s'agissait pour la plupart d'entreprises de commerce et de services, ainsi que de 600 entreprises industrielles.
Une deuxième vague de privatisations a été lancée en 1993, concernant cette fois les entreprises de plus de 200 personnes, dont une partie des grandes entreprises industrielles. Un peu plus de 5 000 moyennes ou grandes entreprises (sur les 26 000 entreprises de plus de 200 personnes que compte la Fédération de Russie) avaient été sélectionnées depuis le mois de juillet 1992 pour constituer cette fournée et être privatisées au cours de l'année 1993.
Pour lancer cette nouvelle vague et à titre de test, 18 entreprises "pilotes" ont été vendues dès décembre 1992. La première, le 10 décembre, la biscuiterie Bolchevik de Moscou, une entreprise de 2 200 employés, qui fournit quelque 40 % de la consommation de biscuits de la capitale et 12 % de la consommation nationale. Le 15 décembre, la compagnie Eleks, une usine d'électronique de 7 000 ouvriers de la région de Vladimir, près de Moscou, fut la première des entreprises du complexe militaro-industriel à être mise aux enchères. Autre entreprise test, la cimenterie Zelenogorsk, entreprise de 3 000 ouvriers située près de Perm dans l'Oural, mise aux enchères le 29 décembre 1992 et dont une entreprise étrangère, Les Ciments français, ont acquis 15 % des actions. Les Ciments français lorgnent vers ce secteur en fonction du marché "béton" que représentent entre autres les forages pétroliers de l'Oural, où les principales compagnies pétrolières anglaises, françaises, italiennes et bien sûr américaines ont déjà mis un pied.
Après ces premiers essais, le programme de privatisation proprement dit débutait en janvier 1993 avec celle d'une centaine d'entreprises totalisant quelque 190 000 employés. On pouvait noter que le remplacement à la tête du gouvernement de "l'ultra-libéral" Gaïdar par le "conservateur" Tchernomyrdine, l'homme du complexe militaro-industriel, paraît-il, le prétendu partisan de l'industrie étatisée, n'avait pas la moindre incidence en la matière. Le programme se poursuivait avec 200 autres entreprises en février (dont, par exemple, l'usine de moteurs d'avions de Perm dans l'Oural, qui compte 35 000 personnes) pour atteindre son rythme de croisière de 400 ou 500 entreprises par mois depuis mars.
Dans la ville de Volgograd par exemple, l'ancienne Stalingrad, les premiers coups de marteau des commissaires-priseurs ont retenti en février. Parmi les vingt premières entreprises mises en vente sur 200 promises à ce sort dans la ville, certaines comptent plus de 1 000 ouvriers : une cimenterie de 1 700 ouvriers, une entreprise du bâtiment de 2 500 ouvriers, l'usine d'aluminium qui compte 3 400 personnes, une usine chimique qui en compte 6 800, et surtout l'usine Tractor, la grande usine de tracteurs de la ville qui compte 27 000 ouvriers.
La fournée de privatisations du mois suivant, en mars 1993, a inclus notamment le groupe automobile ZIL, 110 000 ouvriers répartis dans 17 usines à travers le pays, dont la principale est à Moscou.
En avril 1993, c'était au tour d'un des anciens géants de l'industrie mécanique russe, Ouralmach, la plus grande usine de la ville d'Ekaterinbourg, l'ex-Sverdlovsk, berceau de la carrière politique de Boris Eltsine et fief du complexe militaro-industriel, usine qui compte aujourd'hui encore 29 000 ouvriers.
Au nombre des privatisées du mois de mai 1993, on a compté entre autres la société Inkar, gros producteur d'équipements pour avions militaires de la ville de Perm, qui a aujourd'hui partiellement diversifié sa production, en fabriquant aussi des scies électriques et des régulateurs pour turbines à gaz. Au nombre des privatisées aussi, la plus grande usine d'aluminium du monde, l'usine de Bratsk dans la région d'Irkoutsk, qui produit à elle seule plus d'un quart de la production russe, soit 6 % de la production mondiale, ainsi que le complexe industriel du bois de Syktyvkar, 10 000 employés, le plus grand producteur de papier, carton et contre-plaqué du pays.
En juin 1993, dix-sept des plus grandes entreprises de la région d'Ekaterinbourg ont été mises sur le marché : usines métallurgiques, fabriques de machines-outils, usines chimiques, dont les deux plus grosses sont l'usine de tuyaux de Severesky et l'usine d'alliages non ferreux de Kamensk-Ouralsky, qui dans chacune de ces deux villes emploient la quasi-totalité de la main d'oeuvre (tous ces exemples sont cités par la revue Commersant).
Au bilan donné à la fin juin 1993 par le Comité d'administration de la propriété d'État, après six mois d'application de ce programme, 2 291 entreprises moyennes ou grandes sur les 5 000 prévues pour l'année 1993 avaient été privatisées. Elles totalisent plus de 3 millions de salariés.
Le processus a continué tout l'été, apparemment au même rythme. Ont été mises aux enchères, notamment : la société AVISMA qui est le grand combinat de titanium et magnésium de la ville de Perm, l'usine pétrochimique Tobolsk de la ville de Tioumen en Sibérie, une partie des actions de la compagnie d'électricité Oryolenergo qui couvre la région d'Oryol... Et le mois de septembre 1993 commençait entre autres avec la mise en vente d'une part des actions d'une compagnie pétrolière (pour la privatisation des compagnies pétrolières ou gazières la part des actions mise aux enchères est limitée à 22 %), la compagnie Komineft qui opère sur un champ pétrolier et gazier de 60 000 hectares et occupe 28 000 employés.
Selon des statistiques gouvernementales russes, qui valent ce qu'elles valent mais qui indiquent bien en tout cas dans quel sens on se dirige (citées par Research Report du 4 décembre 1992) : en 1990, Gorbatchev encore au pouvoir donc, 7 millions sur 74,4 millions d'actifs dans la fédération de Russie, travaillaient pour des entreprises privées ; ce chiffre était monté à 17,7 millions sur une main d'oeuvre totale ne comptant plus que 72,5 millions de personnes (2 millions de moins qu'en 1990... c'est-à-dire sans aucun doute 2 millions de chômeurs de plus), fin 1992, c'est-à-dire avant les privatisations de cette année. Cela représenterait plus d'un quart de la main d'oeuvre de la Russie. En juillet dernier, Eltsine, lui, l'estimait à un sixième.
Certes, en ce qui concerne les grandes entreprises, il ne s'agit encore que de la réappropriation privée des moyens de production, un bouleversement juridique qui n'entraîne pas d'emblée leur métamorphose en un capital productif susceptible de dégager de véritables profits et d'assurer des dividendes aux actionnaires. Il ne suffit pas de dépecer le potentiel productif du pays, il faut le faire fonctionner. Et pour l'heure, ces privatisations se réalisent au travers d'un effondrement de la production et d'une profonde crise économique, "l'économie de marché" - c'est-à-dire le capitalisme - se manifestant d'emblée par les catastrophes qu'il porte en lui. En revanche, on assiste bel et bien à la constitution rapide d'une classe de possédants. En particulier, la nomenklatura de l'ex-URSS poursuit de façon spectaculaire sa propre transmutation en bourgeoisie.
De la distribution générale des "bons de privatisation" à la concentration de la propriété privée
La privatisation des petites entreprises appartenant directement à l'État ou aux autorités fédérales, régionales ou municipales, avait pu se faire il y a deux et trois ans par leur mise en vente quasi directe.
Les premières années de la perestroïka ont permis l'accumulation de magots et de capitaux par tous les moyens possibles, commerces et affaires de toutes sortes, licites ou pas, corruption, vols purs et simples, etc. Elle avait commencé avant. Mais la décision évidente de la bureaucratie sous la direction de Gorbatchev de revenir au capitalisme donnait le feu vert pour passer à un autre stade et provoquait l'explosion de cette accumulation sauvage. Accumulation sauvage qui a présidé peu ou prou à la naissance de toutes les bourgeoisies, sous tous les cieux et dans tous les siècles, mais que pour les besoins de la cause on a feint de considérer ici comme quelque chose d'exceptionnel en la qualifiant "d'économie mafieuse". Ce qu'elle est évidemment... ni plus ni moins que les autres.
En tout cas les magots ou capitaux accumulés avant ou durant les premières années de la perestroïka, ont apparemment suffi pour que des entreprises de moins de 200 personnes trouvent acquéreurs. D'autant qu'elles ont été évaluées à des prix extrêmement bas, c'est-à-dire que la nomenklatura s'est fait à elle-même un bon prix. Mais la privatisation des grandes entreprises, surtout industrielles, posait un problème d'une autre ampleur.
Des experts du FMI, de l'OCDE, de la BERD ont planché sur la question. Une horde de jeunes loups russes ont été formés par l'équipe de conseillers américains accourus à Moscou autour de Jeffrey Sachs, professeur de l'université de Harvard, et Paul Volcker, ancien président de la Réserve fédérale américaine, banque centrale des USA. L'actuel vice-premier ministre chargé des finances et des réformes économiques, Fiodorov, 35 ans, a fait, lui, ses classes en tant que vice-président de la BERD auprès de Jacques Attali, puis comme représentant de la Russie au FMI. Les solutions retenues pour privatiser étaient parmi celles déjà couchées sur le papier à la fin de l'année 1990, dans une "recommandation" du FMI et de divers organismes financiers mondiaux. Leur mise au point a été confiée par le gouvernement russe à deux sociétés occidentales, le Crédit commercial de France et la firme britannique Braxton Associés.
Les choses se sont faites en deux temps. Le gouvernement a d'abord procédé à la distribution gratuite à toute la population de "bons de privatisation" ou vouchers selon leur appellation anglaise, bons destinés à être échangés ultérieurement contre des actions d'entreprises privatisables. Et quelques mois plus tard, le gouvernement a effectivement procédé à la privatisation proprement dite des premières 5 000 moyennes et grandes entreprises.
Le résultat de l'opération n'a pas été la vente effective de ces entreprises à ceux qui étaient prêts à y investir leur argent. Aucune évaluation sérieuse de leur valeur n'a jamais été faite. Quant aux capitaux susceptibles de prendre le risque de miser sur leur rentabilité future, à quelques exceptions près, ils ne se sont pas manifestés, pas plus qu'ils se manifestent aujourd'hui en Occident. Non. L'État russe distribue gratuitement des titres de propriété sur les biens du pays, à une minorité de nouveaux possédants, par le biais d'un tour de passe-passe où l'immense majorité des citoyens a bel et bien été possédée !
Premier temps, celui de la poudre aux yeux : quoi de plus populaire et démocratique, en apparence, que cette distribution gratuite, à l'automne 1992, de "bons de privatisation" ou vouchers, d'une valeur nominale de 10 000 roubles (valeur qu'ils devaient avoir lors des futures enchères de privatisation) aux 150 millions de citoyens russes ?
Certains ont pu ironiser alors sur ce petit "bon" que chaque Russe recevait. Ridicule évidemment ! Un chiffon de papier qui n'allait certainement pas faire de chaque détenteur un Crésus capitaliste ! D'ailleurs, les plus pauvres, les plus touchés par l'inflation galopante et les salaires ou retraites stagnants, ont commencé comme ils en avaient le droit à négocier leur "bon" contre de l'argent frais, pour acheter du pain ou autre produit de première nécessité. Même s'ils n'ont été qu'une minorité à le faire, cela a vite représenté des millions de vouchers jetés sur le marché. Au début de l'hiver 1993 leur prix était du coup tombé à 4 000 ou 5 000 roubles, moins de la moitié de leur valeur nominale. Pour des travailleurs de Russie aux revenus les plus faibles ou pour des retraités, la vente des "bons de privatisation", même à moitié prix, pouvait dépanner immédiatement de l'équivalent d'un mois ou plus de leurs revenus. Les gens du peuple paupérisés par l'inflation galopante avaient à peine touché leur dérisoire titre de propriété, qu'ils étaient contraints de s'en dessaisir aussitôt.
En revanche ceux qui profitent de l'inflation accélérée et s'y enrichissent, ceux qui transforment aussitôt en dollars leurs gains illicites ou leurs "salaires" de millions de roubles, les nouveaux bourgeois en un mot, étaient très bien placés pour thésauriser ces bons de propriété si volatiles. D'autant que l'achat d'un "bon de privatisation" ne représentait à l'époque que l'équivalent de 7 ou 8 dollars.
La distribution gratuite à tous s'est rapidement transmuée en redistribution et concentration en un nombre plus limité de mains. Les futurs "spécialistes" en matière d'investissements ont ainsi rempli leurs coffres, pour des sommes dérisoires.
Et dès lors tout est allé très vite. De nouveaux organismes financiers, les "Fonds d'investissement", ont commencé à se créer par et pour la récolte des bons de privatisation distribués au public. Ces Fonds d'investissement ont fleuri sans avoir besoin du moindre capital de départ : un "Fonds d'investissement" pouvait se créer en échangeant à chaque porteur de voucher son voucher contre une action dudit "Fonds", émis par lui-même et d'une valeur nominale équivalant à celle du voucher, soit 10 000 roubles. A coups de publicité, les Fonds d'investissements ont promis à ceux qui voulaient bien placer chez eux leurs vouchers un rendement plus stable et assuré qu'un investissement direct du voucher. Grâce au portefeuille varié d'actions de diverses sociétés et entreprises que le fonds pourrait plus tard détenir.
Près de cinq cents fonds d'investissement légalement reconnus se sont ainsi créés dans la foulée de la distribution des vouchers par l'État, drainant les bons de privatisation un peu comme les SICAV occidentales ou autres "sociétés de portefeuilles" drainent la petite et moyenne épargne. Le plus puissant de ces fonds, le Premier Fonds d'investissement de coupons de privatisation de Russie compte aujourd'hui à lui seul un million d'actionnaires, c'est-à-dire un million de dépositaires de vouchers. Juste derrière lui, un autre fonds, Alpha Capital, a récolté 700 000 vouchers. Pour se lancer, le promoteur du Premier Fonds d'Investissement avait même trouvé moyen, expliquait Libération du 26 avril dernier, d'obtenir, contre ristourne, que les bureaux de postes du pays collectent pour lui les bons de privatisation du public. Les bourgeois russes n'ont pas été longs à apprendre comment faire servir les administrations de l'État à leurs fins particulières.
Maintenant que le deuxième volet de la privatisation est en route et que des actions des grandes entreprises d'État sont en vente, ces fonds d'investissement qui disposent de masses importantes de bons de privatisation, se disputent les actions et les achètent pour leur propre compte ou pour le compte de sociétés auxquelles ils servent de paravent. Y compris pour des sociétés étrangères. Ou bien ils achètent des actions de sociétés privatisées en spéculant sur la possibilité de les revendre rapidement plus cher, contre vouchers ou contre argent, sur un second marché où les actions se revendent souvent avec un gros profit.
D'ailleurs, depuis que les grandes privatisations ont commencé et que de gros investisseurs individuels, des banques commerciales privées ou des fonds d'investissement recherchent plus activement à s'en procurer, le prix des vouchers monte. Ils se vendent maintenant à 8 000 roubles, ou même 10 000 ou 12 000 roubles à certaines périodes. Et ils continuent à changer de mains.
Quelques mois après la distribution "populaire et démocratique" des "bons de privatisation", certains n'en sont plus à l'âge biberon de l'accumulation, et la concentration des vouchers entre les mains de certains individus ou sociétés les mettent en meilleure position pour la vente aux enchères des entreprises d'État à privatiser, c'est-à-dire pour le second temps de l'opération privatisation. Car il en est des vouchers russes comme des "actions" des trusts occidentaux. Quand on en a une et qu'on y croit, on est un gogo. Quand on en a 10 % à 20 %, on peut contrôler l'entreprise. C'est la quantité d'actions qui fait la qualité d'actionnaire.
La limitation légale mise au pourcentage d'actions qu'un seul actionnaire peut acheter dans la première vente, celle effectuée par l'État, ne change rien. Les prête-noms sont à l'oeuvre. Et la revente sur un second marché des actions rebat en partie les cartes et les reconcentre encore, aussitôt distribuées. La distribution générale et égalitaire des bons de privatisation était publique. La redistribution réelle de la propriété en un bien plus petit nombre de mains, à laquelle la distribution générale a servi d'alibi, se fait, elle, à l'abri de tout contrôle, avec le secret des opérations en bourse ou des comptes en banque cher aux capitalistes du monde entier.