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- Lutte de Classe n°49
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Martinique, Guadeloupe, Guyane - le problème du changement de statut
Le texte ci-dessous résume la position de nos camarades de Combat Ouvrier face au changement de statut des Antilles dites françaises, prudemment envisagé par le gouvernement Jospin en décembre dernier et de plus en plus au centre des préoccupations des notables de la région.
Depuis un an, le gouvernement a lancé une consultation de tous les élus et milieux politiques des quatre départements d'outre-mer (Martinique, Guadeloupe, Réunion, Guyane). Une délégation composée de deux députés des DOM, Lise et Tamaya, a été officiellement chargée de mener à bien ces prospections.
A la fin de leur mission, fin mai 1999, ils ont rendu un rapport intitulé "Les départements d'outre-mer aujourd'hui : la voie de la responsabilité", dit rapport Lise-Tamaya. Et c'est sur la base de ce rapport que le gouvernement prépare donc une loi d'orientation qui doit apporter des changements dans l'administration de ces territoires, ex-colonies françaises transformées en 1946 en "départements d'outre-mer" par la loi dite d'assimilation.
Tout cela s'accompagne évidemment de déclarations pompeuses du genre de celle de J-J. Queyranne, le ministre des DOM, qui a récemment déclaré en substance :"1848 fut le temps de la liberté, 1946 celui de l'égalité et aujourd'hui est venu le temps de la responsabilité" !
La démarche du gouvernement répond certainement au souhait de beaucoup de politiciens locaux, notables qui aspirent à plus de "responsabilité" dans la gestion des affaires, pour eux-mêmes et bien sûr pour le bénéfice des possédants locaux ou opérant dans ces territoires. Mais cette démarche n'est évidemment pas dénuée de toute préoccupation électoraliste. L'équipe Jospin au pouvoir prépare, tous azimuts, le terrain pour les futures élections.
Course de notables pour se placer
Mais dès lors que le problème du statut, ce que les élus locaux des DOM appellent "le problème institutionnel", a été soulevé, cela a provoqué évidemment un certain remue-ménage dans le petit monde politique des notables de ces différents DOM. Et, depuis la sortie du rapport Lise-Tamaya, les déclarations se multiplient.
C'est ainsi que la prise de position la plus spectaculaire a été celle des trois présidents de régions des Antilles-Guyane, le 1er décembre 1999. Ceux-ci ont jeté leur pavé dans la mare, au moment où le gouvernement allait lancer une consultation des élus des DOM sur sa proposition de loi d'orientation, fondée sur les propositions du rapport Lise-Tamaya.
Les trois présidents de régions des Antilles-Guyane, Michaux-Chevry, Marie-Jeanne et Karam, ont en quelque sorte volé la vedette au gouvernement en rendant publique, avec un grand renfort de la presse, leur "déclaration de Basse-Terre". Ils y ont annoncé leur intention de réclamer la création d'une Région autonome d'outre-mer, ayant un statut d'autonomie interne comparable à celui des Canaries ou des Açores.
Cela a aussitôt provoqué certains remous dans les différents partis car les partisans de la déclaration de Basse-Terre se trouvent désormais aussi bien parmi les partis classiques de droite (RPR et variantes électorales locales) que parmi les partis de gauche ou indépendantistes. Cela d'autant plus que les trois présidents qui ont décidé de marcher ensemble pour ce statut de "Région outre-mer" sont de trois partis différents : Marie-Jeanne est le président indépendantiste de la Région Martinique, Michaux-Chevry de Guadeloupe est une ex-socialiste devenue chiraquienne et Karam, de Guyane, est socialiste.
De fait, la discussion sur l'évolution du statut est partie non pas de la proposition de loi du gouvernement, mais de la déclaration des trois présidents. Même si cela ne veut pas dire, loin de là, que toute la "classe politique" s'y rallie en bloc. Les socialistes et les progressistes qui soutiennent le gouvernement Jospin se rallient majoritairement à la proposition Lise-Tamaya. Mais les choses vont certainement encore bouger !
Les propositions du gouvernement...
Le gouvernement, lui, s'en tient aux propositions de Lise et Tamaya. Il propose certaines modifications des compétences des deux assemblées locales (plus d'économique à la Région et plus de culturel au département). Il prévoit la création d'un Congrès réunissant les deux assemblées. Ces changements vont être accompagnés d'un "pacte" dit "de développement et de solidarité." Le pouvoir central abandonnera une partie de ses propres compétences au bénéfice des assemblées locales : en matière de budget du logement, de construction des routes, de levée de certains impôts et taxes.
Au total, ces changements institutionnels ne sont pas spectaculaires. Mais ils offrent aux notables locaux des possibilités supérieures de gérer, de décider, de disposer tout à la fois de l'argent que l'État français continuera à leur verser et du pouvoir de prélever davantage sur la population. Cela va de toute évidence dans le sens des aspirations de la caste politique locale aussi bien que des aspirations de ceux, dans la classe privilégiée locale, dont le poids est insuffisant pour peser sur des décisions prises à Paris mais qui peuvent espérer peser sur un pouvoir local. De surcroît, en accordant au Congrès futur le droit de modifier lui-même le statut, le gouvernement offre en quelque sorte aux notables locaux la possibilité de le faire évoluer jusqu'où ils le souhaiteraient eux-mêmes.
Depuis la départementalisation de 1946, l'attitude des gouvernements français à l'égard des notables des DOM attirés par les tentations indépendantistes ou autonomistes s'est toujours résumée au chantage : ou vous vous contentez du statut de département avec la protection et les fonds de l'État français, ou alors, tant pis pour vous, l'indépendance signifiera que la France vous laisse sans protection et sans soutien, en particulier financier.
Ce qu'un ancien membre du corps préfectoral, ayant longtemps exercé dans lesdits départements d'outre-mer, Jean-Emile Vié, a exprimé, en s'opposant aux idées autonomistes du maire de Cayenne de l'époque, avec ce brutal cynisme de vieux colonialiste qui frise la sincérité : (j'ai précisé) "ma position en m'inspirant de la fable de La Fontaine "le chien et le loup"... Faisant allusion aux aides considérables de la métropole, j'indiquais : "Vous êtes des chiens gras mais avec un collier, vous pourriez être des loups maigres ce qui est honorable, vous souhaitez en vérité être des loups gras, ce qui ne saurait se concevoir." (Cité par Jean-Emile Vié lui-même dans son livre : Faut-il abandonner les D.O.M. ?).
Eh bien, il faut croire que les dirigeants politiques de l'impérialisme français pourraient désormais envisager de desserrer le collier et d'autoriser les chiens-loups à s'engraisser sur le dos de leur population.
Aujourd'hui, avec la loi d'orientation ou avec la revendication de la Région d'outre-mer, c'est d'un nouvel aménagement du cadre dans lequel les possédants de tout poil, locaux ou non, pourront continuer d'exploiter leurs esclaves salariés et d'accumuler des profits qu'il s'agit. La distribution des rôles va peut-être se modifier quelque peu, si l'État décide de faire plus confiance aux notables locaux pour assurer le maintien de l'ordre social au sein de leurs propres peuples. Mais pour les travailleurs, les changements en discussion n'apporteront rien de bon. Bien au contraire.