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Italie - Un olivier aux fruits amers
Il y a plus d'un an et demi qu'un gouvernement de gauche, ou plutôt se disant tel, est en place en Italie sous la présidence de Romano Prodi. Si Prodi est un démocrate-chrétien, le principal appui de son gouvernement est constitué par le PDS, le Parti Démocratique de la Gauche (Partito Democratico della Sinistra), c'est-à-dire la fraction majoritaire de l'ancien parti communiste italien qui a choisi il y a quelques années d'abandonner cette étiquette. Après bien des années passées dans l'antichambre du pouvoir, après bien des offres de service repoussées, le PC devenu PDS a ainsi enfin eu l'occasion de faire les preuves de ses capacités de parti de gouvernement. De ce point de vue, en un an et demi, il a mis les bouchées doubles et la bourgeoisie italienne ne peut tirer de son passage au pouvoir que des motifs de satisfaction.
"L'Olivier", construction politique du PDS
Il faut d'abord rappeler que, si les élections législatives d'avril 1996 ont donné la victoire à "l'Olivier", la coalition constituée autour du PDS, cela n'était nullement dû à une poussée à gauche de l'électorat. Après bien des pressions, à travers bien des difficultés, des crises, des résistances de son propre personnel politique, la bourgeoisie italienne était parvenue à instaurer une loi électorale majoritaire (sauf pour un quart des députés, qui restent élus à la proportionnelle). Celle-ci répondait à ses aspirations à disposer d'un système politique plus stable, permettant l'alternance d'équipes gouvernementales dévouées à ses intérêts, à l'image de ce qui se produit dans bien d'autres pays occidentaux, des États-Unis à la Grande-Bretagne, l'Allemagne ou la France.
L'instauration de cette loi majoritaire n'aurait elle-même pas été possible sans l'assentiment du PDS. Mais c'est aussi finalement le PDS qui a su le mieux en tirer parti. Prodi, homme du sérail démocrate-chrétien, ex-dirigeant de l'IRI institution qui coiffe le secteur à participations d'État fut choisi pour être la figure de proue de l'Olivier. Coalition constituée autour du PDS, comportant également les Verts, des restes du Parti Socialiste et le Parti Populaire nouvelle appellation de la fraction démocrate-chrétienne ayant choisi l'alliance à gauche , l'Olivier était une machine électorale visant à agréger, à la forte réserve constituée par l'électorat du PDS, le plus possible de voix au centre. Sur sa gauche, grâce à un accord de désistement, l'Olivier s'assurait aussi les voix du PRC, le Parti de la Refondation communiste (Partito della Rifondazione Comunista) constitué par la fraction de l'ancien PC ayant maintenu l'étiquette communiste .
C'est cet accord qui a permis la victoire électorale d'une gauche pourtant largement minoritaire en voix dans l'électorat. A droite en effet, la coalition constituée autour de Silvio Berlusconi en 1994 et victorieuse dans les élections de cette année-là s'était rapidement désagrégée, essentiellement du fait de la Ligue du Nord d'Umberto Bossi qui avait rapidement choisi de jouer son propre jeu. Mais il faut ajouter que cette victoire correspondait aux souhaits d'une large partie de la bourgeoisie, convaincue qu'un gouvernement de l'Olivier serait mieux à même de résoudre ses problèmes que la fragile et instable coalition constituée autour de Silvio Berlusconi.
Austérité et paix sociale
De fait, les vingt mois de gouvernement de l'Olivier n'ont pas déçu la bourgeoisie puisque le gouvernement Prodi a droit aujourd'hui aux félicitations de ses pairs pour avoir réduit le déficit budgétaire du pays à moins de 3 % et l'inflation annuelle autour de 2 %, faisant ainsi entrer l'Italie dans le cadre des critères imposés par le traité de Maastricht pour participer à la monnaie unique alors qu'elle en était très éloignée il y a encore deux ans. La recette n'a rien de mystérieux : mesures d'austérité, coupes dans les dépenses publiques, prélèvements sur les revenus à travers un impôt "spécial Europe", réforme du système des retraites, toutes ces mesures dont certaines, il est vrai, avaient déjà été largement entamées par les gouvernements précédents ont contribué à faire payer à la population, et en particulier aux travailleurs, les frais d'une rigueur que bien entendu personne ne parlait de faire supporter au grand capital.
Celui-ci est pourtant le grand bénéficiaire des subventions de l'État et donc du déficit budgétaire et de l'inflation qui en est la conséquence. Il est aussi le grand bénéficiaire de la participation à l'Union Européenne, et le sera encore si celle-ci débouche sur la participation à la monnaie commune. Mais, comme dans tous les pays de l'Union Européenne du reste, il n'a pas été question une seule minute de lui faire payer les frais de l'opération. Les profits des grandes entreprises ont continué d'exploser au moment où, à l'adresse de la majorité de la population, le mot d'ordre du gouvernement Prodi était de faire des sacrifices, sous le prétexte de faciliter l'entrée de l'Italie dans la monnaie commune.
Naturellement, le principal atout de Prodi est l'appui du PDS, en tant que principal parti de la majorité gouvernementale. Mais si l'appui de ses députés compte, celui des organisations syndicales compte au moins tout autant, et d'abord celui de la principale confédération italienne, la CGIL. Contrôlée majoritairement par le PDS, celle-ci a prêté son soutien complaisant à toutes les mesures du gouvernement Prodi, toutes décidées d'ailleurs en pleine concertation avec le trio des confédérations syndicales CGIL-CISL-UIL.
Normalisation politique
Mais le gouvernement de centre-gauche est également à l'oeuvre sur le plan politique et institutionnel. Après une longue marche vers le pouvoir, le PDS et son secrétaire général Massimo D'Alema veulent non seulement faire leurs preuves en tant que parti de gouvernement : ils veulent aussi l'inscrire dans les institutions, en tentant de transformer durablement le système politique italien dans le sens d'un bipartisme apportant à la bourgeoisie cette stabilité politique dont elle rêve depuis longtemps.
Déjà, l'adoption il y a quelques années du système électoral majoritaire, grâce à l'appui actif du PDS, constituait une forte pression, à gauche comme à droite, pour la constitution d'alliances électorales et de majorités parlementaires stables. A gauche, elle fournissait au PDS majoritaire un moyen de chantage pour contraindre le PRC à un pacte de partage des circonscriptions électorales. A droite, au moment où la démocratie chrétienne s'écroulait sous le coup des enquêtes sur la corruption des juges du pool "mani pulite" ("mains propres"), elle poussait également à la constitution d'un "pôle".
Silvio Berlusconi fut le maître d'oeuvre de ce "pôle" de droite en lançant son parti Forza Italia par les mêmes méthodes que les clubs de supporters du club de football Milan AC dont il est le patron. L'opération fut complétée par l'intégration au système politique du MSI, le vieux parti néo-fasciste jusqu'alors tenu à l'écart des majorités gouvernementales. Il suffit à son leader Gianfranco Fini de quelques déclarations selon lesquelles on était désormais dans une ère "post-fasciste", de quelques saluts ambigus à la mémoire des victimes du fascisme, et de changer le nom de son parti pour celui d'Alliance Nationale, pour voir la quasi-totalité des politiciens déclarer qu'il avait désormais toute sa place dans le jeu parlementaire d'une république italienne qui se réclame toujours, en théorie, de "l'antifascisme". On vit même là aussi le PDS, héritier de l'ex-parti communiste, jouer le premier rôle dans cette opération en décernant des félicitations à Fini pour sa décisive évolution démocratique ; comme si la mutation de l'ex-parti communiste et son intégration définitive au système politique devaient avoir pour pendant, à droite, la mutation de l'ex-parti fasciste en un désormais honorable parti "démocratique".
C'est sans doute grâce à tous ces efforts que le secrétaire du PDS Massimo D'Alema a été intronisé, après la victoire électorale de l'Olivier, président de la commission bicamérale, commission formée de représentants des deux chambres avec l'objectif de parvenir à une réforme définitive du système politique permettant de faire de l'Italie, selon les mots de D'Alema "un pays normal". Cela signifie, dans sa bouche, un pays de majorités parlementaires stables et d'alternance régulière, au gouvernement, de deux partis ou regroupements de partis à la politique semblable, dont l'un qu'il dirigerait. Pour nombre de dirigeants du PDS, le modèle invoqué est tout simplement les États-Unis, comble de la démocratie comme on sait avec cette belle alternance au pouvoir d'un Parti Démocrate et d'un Parti Républicain menant avec une égale servilité la politique de la bourgeoisie.
C'est donc le dirigeant de l'ex-PC italien D'Alema, qu'il y a encore quelques années d'aucuns présentaient comme un élément de gauche au sein du PDS, qui a pendant plusieurs mois présidé aux travaux de cette "bicamérale" en rêvant visiblement de rester, pour l'histoire, l'homme grâce auquel l'Italie serait devenue un pays à la stabilité politique assurée pour le plus grand bien de la bourgeoisie. Il n'est pas sûr cependant qu'il en soit ainsi. La tâche du président de la bicamérale n'a pas été de tout repos : comment mettre d'accord, en effet, les représentants des différents partis sur une réforme qui ne pouvait que léser certains d'entre eux ? Les travaux de la bicamérale, pendant des mois, n'ont été qu'une suite de polémiques sur le système électoral à adopter, dans lesquelles les partis qui semblaient d'accord un jour sur une formule ne l'étaient déjà plus le lendemain. Au début de l'été, elle a clos ses travaux, sur un projet de réforme constitutionnelle qui est un laborieux compromis, dont il n'est même pas sûr qu'il soit appliqué un jour.
Mais même si la portée politique de la bicamérale n'est pas finalement celle escomptée, le PDS, en tout cas, se sera montré jusqu'au bout le conséquent défenseur des changements institutionnels propres à assurer des gouvernements stables à la bourgeoisie italienne.
Rifondazione Comunista forcée à s'aligner
Surtout, le PDS et D'Alema apparaissent aujourd'hui grands vainqueurs de l'épreuve de force qui les a opposés fin septembre au PRC et qui a sans doute réduit pour un certain temps la marge de manoeuvre de ce parti. Depuis le début de la législature, le jeu du PRC sous la direction de son secrétaire Fausto Bertinotti avait été, tout en accordant son soutien au gouvernement Prodi, de pratiquer une fausse opposition, critiquant les mesures envisagées par le gouvernement, menaçant de ne pas les voter pour finalement se rallier au dernier moment. Il s'agissait, vis-à-vis de sa base ouvrière en particulier, de donner le change en paraissant ne donner ses voix au gouvernement qu'après les avoir chèrement négociées. Aux yeux de bien des travailleurs, Bertinotti au fond réussissait à donner l'illusion qu'il se servait de sa force au parlement et du fait que ses voix sont nécessaires au gouvernement, pour défendre au mieux leurs intérêts et se montrer finalement le meilleur avocat parlementaire de la classe ouvrière.
Au printemps 1997, les députés du PRC ont même refusé d'appuyer la décision d'envoyer un contingent italien en Albanie pour rétablir l'ordre dans ce pays secoué par la révolte. Cela n'a pas eu de conséquence il est vrai, car cette fois la droite a opportunément voté avec le gouvernement, mais, vis-à-vis de sa base, Rifondazione a pu sauver en partie les apparences et ne pas s'associer ouvertement à cette intervention militaire de l'impérialisme italien sur une terre qu'il considère depuis longtemps comme sa zone protégée.
Mais ce jeu mené par le PRC a touché ses limites lorsque, cet automne, Prodi et le PDS ont refusé de s'y prêter plus longtemps. Lorsque Bertinotti a déclaré refuser le vote de la loi de Finances tant qu'elle ne serait pas renégociée avec lui, Prodi s'est montré prêt à la crise gouvernementale tandis que D'Alema se déclarait prêt pour des élections anticipées. Lorsque Prodi déclara donner sa démission en raison de l'attitude des dirigeants de Rifondazione, ceux-ci se trouvèrent critiqués par une partie de leur propre base, en désaccord avec cette rupture d'une unité de la gauche dont Bertinotti lui-même avait toujours chanté les louanges.
En deux jours, la direction de Rifondazione fit donc volte-face, se déclarant prête à un accord avec le gouvernement sur le vote de la loi de Finances. La seule concession de Prodi fut l'engagement, à l'exemple du gouvernement français, d'introduire une loi sur les trente cinq heures d'ici l'année 2001, écran de fumée qui fera difficilement oublier tout ce que le gouvernement Prodi fait payer à la classe ouvrière par sa politique d'austérité. Et le PRC a beau présenter cette promesse comme la preuve de l'efficacité de sa politique, il est évident pour tous qu'en fait il a été contraint de s'aligner. Les élections municipales dans une série de grandes villes, en novembre dernier, ont d'ailleurs rapidement confirmé l'incompréhension et même le désaveu d'une partie de la base de Rifondazione. Le PRC a en effet perdu entre la moitié et le tiers de ses voix dans ces élections, qui se sont soldées par des victoires écrasantes pour les maires PDS de nombre de ces villes.