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Irlande du Nord - Quand les bombes servent aux appareils à se tailler une place à la table des négociations
De l'Afrique du Sud à la Palestine, l'heure est aujourd'hui à la négociation pour tenter, sinon de régler, au moins de désamorcer des conflits en cours depuis des décennies. Mais l'État anglais, lui, reste toujours impuissant face au problème de l'Irlande du Nord. Bien qu'elle soit en théorie partie intégrante du Royaume-Uni depuis plus de soixante-dix ans, cette petite enclave irlandaise n'a jamais cessé d'être une poudrière aux portes mêmes de la Grande-Bretagne, d'y poser un problème politique permanent et, périodiquement, d'y menacer l'ordre social. L'impuissance de la bourgeoisie anglaise à régler ce conflit permanent, dont les origines remontent au 17e siècle, est d'autant plus notable que, comble d'ironie, le gouvernement anglais ne marchande pas ses bons offices quand il s'agit d'aller jouer les médiateurs chez les autres dans les conflits entre nationalités, comme dans l'ex-Yougoslavie par exemple.
Non pas que les tentatives de règlement politique aient manqué, surtout depuis la seconde guerre mondiale. Car, pour la bourgeoisie anglaise, l'Irlande du Nord, ses privilégiés, son économie et ses institutions étatiques propres ont cessé depuis longtemps d'être source de profits pour devenir un énorme parasite qui pèse de plus en plus sur les finances et la stabilité politique de l'État anglais.
Mais, à ce jour, toutes les tentatives de règlement politique ont échoué. Rares ont été les politiciens anglais qui se sont montrés prêts à aller jusqu'au bout d'un processus qui n'était pas sans danger pour leurs intérêts politiciens particuliers. Et, du coup, jamais ils n'ont réussi, ni sans doute fait ce qu'il aurait fallu pour cela, à trouver, et au besoin imposer, un terrain d'entente aux divers camps en présence.
Il va sans dire, bien sûr, que ces tentatives de règlement n'ont jamais eu pour but de faire droit aux aspirations des populations, pas plus à celles de la population irlandaise dans son ensemble qu'à celles de la minorité dite "protestante" du Nord sur laquelle l'État anglais a assis son pouvoir depuis la partition de l'Irlande. Tout au plus s'est-il agi de débarrasser l'État anglais d'un problème voyant et coûteux tout en préservant ses intérêts économiques dans l'ensemble de l'Irlande en même temps que l'ordre social en place.
Aujourd'hui, pourtant, on est peut-être en train d'assister à une étape décisive dans une nouvelle tentative de règlement. C'est ce que pourraient indiquer en particulier tant la multiplication des attentats au cours de l'année écoulée, du côté républicain comme du côté loyaliste, qu'un certain nombre de revirements publics de la part de politiciens en vue, en Irlande et en Grande-Bretagne. Tous ces préliminaires pourraient indiquer que le plan de négociation proposé le 28 octobre par le gouvernement irlandais, et accueilli favorablement par le gouvernement anglais, serait cette fois plus qu'un geste médiatique.
Jusqu'où ira cette tentative ? L'avenir le dira. Mais on peut voir d'ores et déjà se dessiner, ou se confirmer, les objectifs des divers appareils politiques en présence. Et ni pour les uns, ni pour les autres, les intérêts moraux et matériels de la population irlandaise, encore moins ceux de ses couches les plus pauvres qui ont pourtant fourni la grande majorité des combattants de la guerre larvée qui secoue le pays depuis plus de vingt ans, ne comptent si peu que ce soit.
L'accord anglo-irlandais, ou la préparation des structures étatiques
A l'origine du processus en cours aujourd'hui se trouve un accord passé en 1980, entre Margaret Thatcher et le premier ministre irlandais d'alors, Garret Fitzgerald, leader du parti de la droite moderniste, Fine Gael. C'était le premier contact officiel entre les gouvernements des deux pays depuis le soulèvement des ghettos catholiques d'Irlande du Nord, à la fin des années soixante. Et ce n'était bien sûr pas par hasard si cette reprise des discussions sur l'avenir de l'Irlande du Nord entre les deux pays, coïncidait avec la retombée de la mobilisation populaire dans le Nord.
Pour Thatcher, comme cela avait été le cas pour le premier ministre travailliste Harold Wilson qui avait lancé une opération similaire au milieu des années soixante, il s'agissait d'abord de faire partager au gouvernement de la République d'Irlande la responsabilité de la politique menée dans le Nord, en particulier la répression contre les nationalistes, ou "républicains" comme ils se désignent eux-mêmes.
Pour Fitzgerald, c'était l'occasion d'une offensive de charme en direction des couches dirigeantes d'Irlande du Nord, afin de rétablir des liens distendus par les événements de la décennie précédente : "Nous avons créé ici, déclara-t-il alors, quelque chose que les protestants du Nord trouvent inacceptable. Ce que je veux, c'est prendre la tête d'une croisade - d'une croisade républicaine - pour en arriver à une véritable république bâtie sur les principes de Tone (Wolfe Tone, héros protestant de la lutte contre la domination anglaise au 18e siècle - Lutte de Classe)... Je pense que nous aurions alors une base sur laquelle beaucoup de protestants d'Irlande du Nord, qui n'ont à l'heure actuelle aucune raison d'envisager des relations avec nous, seraient prêts à le faire... Nos lois, notre constitution et nos coutumes ne sont pas acceptables pour les protestants d'Irlande du Nord".
Il faut bien dire, au passage, que si Fitzgerald et ses pairs ont montré tant d'attention envers l'opinion publique libérale des classes moyennes protestantes du Nord, en particulier envers son refus de la bigoterie catholique, ils ne se livrèrent jamais à un tel effort de séduction ou de compréhension envers la population pauvre du Nord, catholique ou protestante d'ailleurs.
Tous ces discours furent néanmoins vite interrompus par les rebondissements de la situation politique dans le Nord : d'abord par l'émotion créée, au Nord comme au Sud, par la mort de dix prisonniers républicains grévistes de la faim dans les prisons du Nord, puis par la courte montée électorale, au Nord comme au Sud, de Sinn Fein, l'aile politique du mouvement républicain.
Une fois éteints les derniers échos de ces événements, le processus reprit. On passa des déclarations d'intention de 1980 à la mise en place d'un cadre formel : ce fut l'accord anglo-irlandais de novembre 1985.
Sans doute la "lutte contre le terrorisme", c'est-à-dire contre les organisations républicaines, tenait-elle officiellement la première place dans l'accord. Mais il comportait bien d'autres clauses moins connues. Ainsi le gouvernement irlandais avait-il désormais des représentants dans certains organes dirigeants de la fonction publique en Irlande du Nord - par exemple la Commission consultative sur les droits de l'Homme, l'Agence pour l'égalité devant l'emploi, la Commission supérieure de Contrôle de la police, la Commission de recours contre la police, etc. Aucun de ces organismes n'avait certes d'importance décisive dans la vie politique du Nord. Mais le but n'en était pas moins clair : créer des canaux officiels permanents au travers desquels une collaboration régulière pourrait s'amorcer, et des liens personnels se créer, dans des domaines variés, entre les hauts fonctionnaires et les politiciens du Nord et du Sud. C'était en somme préparer les deux appareils d'État à une éventuelle fusion.
Depuis 1985, cette collaboration permanente s'est poursuivie imperturbablement, et cela malgré les avatars électoraux des gouvernements successifs au Sud et malgré les rebondissements et coups de théâtre périodiques dans les discussions en cours. Non seulement elle s'est poursuivie, mais elle s'est développée, discrètement. Et on apprend ainsi de loin en loin, au hasard des événements, l'existence d'organismes para-étatiques comprenant des représentants du Nord et du Sud chargés de superviser l'harmonisation de tel service public ou de tel domaine de la législation.
Aussi problématique que reste la constitution future d'un appareil d'État irlandais unique, on continue à s'y préparer scrupuleusement de part et d'autre de la frontière.
De la surenchère des politiciens...
Il fallut encore cinq années pour qu'un nouveau pas soit effectué avec l'ouverture en 1990 du Forum panirlandais. Cette fois, il s'agissait de constituer, sous la houlette des gouvernements, un cadre dans lequel pourraient se rencontrer de la façon la plus publique qui soit les représentants de tous les partis du Nord et du Sud, pour y discuter essentiellement de l'avenir du Nord.
Tous les partis "constitutionnels", c'est-à-dire ceux qui rejettent officiellement le "terrorisme", furent invités. Ainsi, Sinn Fein fut-il laissé à la porte à cause de son refus de désavouer l'IRA (Armée Républicaine Irlandaise), mais pas le DUP (Parti Unioniste Démocratique) de Ian Paisley, dont les liens avec les groupes paramilitaires protestants sont pourtant notoires même s'ils ne sont qu'officieux !
Après deux ans de discussions, on passa à un autre stade, celui-ci tout symbolique, avec le déplacement des séances du Forum de Belfast à Dublin. Les politiciens unionistes traînèrent les pieds, mais finirent par se rendre à Dublin en maugréant, pour la première fois depuis les années soixante.
Mais la lune de miel ne dura guère. Les dirigeants du DUP ont-ils commencé à s'inquiéter du fléchissement de leurs résultats électoraux, au profit du plus respectable UUP (Parti Unioniste Unifié, le principal parti protestant) ? Ont-ils cédé à une pression de leur base restée hostile à un quelconque rapprochement avec le Sud ? Ont-ils tout simplement voulu occuper une position de force en prévision d'une évolution prochaine des négociations ? Quoi qu'il en soit, à la fin de 1992, le DUP présentait au gouvernement anglais un ultimatum : ou bien le gouvernement de Dublin faisait une concession publique en supprimant de sa constitution les articles 2 et 3 dans lesquels, dans les années vingt, la nouvelle République d'Irlande avait affirmé ses revendications territoriales sur le Nord ou bien le DUP se retirait des négociations.
Ce chantage était sans doute une pure question de symbole. Mais le DUP savait bien qu'il mettait ainsi le gouvernement irlandais en porte-à-faux par rapport au nationalisme traditionaliste de son électorat, à la veille d'élections qui promettaient d'être difficiles. Le DUP s'est donc retiré du Forum, bientôt suivi par l'UUP, soucieux de ne pas être en reste. Et les partis du Sud se sont retrouvés face à face avec le seul SDLP (Parti Social-Démocrate et Travailliste), le parti de la bourgeoisie catholique du Nord et de la hiérarchie catholique. On ne pouvait plus guère parler de Forum panirlandais dans ces conditions, et les séances furent suspendues sine die.