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- Lutte de Classe n°64
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France - La santé se serait améliorée... mais résistera-t-elle aux mesures d'économie ?
Un rapport du Haut comité de la santé publique sur la santé en France en 2002, paru au début du mois de février, constate des "progrès considérables en termes de santé". Il note la réduction de la mortalité infantile, divisée par deux entre 1970 et 1990, et encore par deux entre 1990 et 1997. L'espérance de vie à la naissance atteint 78 ans (il s'agit, bien sûr, d'une moyenne).
Aujourd'hui, les hommes qui ont atteint l'âge de 65 ans peuvent espérer atteindre 81 ans et les femmes, toujours au même âge, atteindre 85 ans (dans ces nombres, il y a ceux qui mourront dès 66 ans et un certain nombre de centenaires). Ce serait le record d'Europe de l'espérance de vie à cet âge. Ces progrès ont été mis au crédit de "l'excellence" du système de santé en France par une partie des commentateurs.
Le tableau ne va naturellement pas sans ombres. En particulier, les inégalités géographiques disparité entre le nord et le sud du pays et sociales, car l'espérance de vie à l'âge de 35 ans, par exemple, est de 44,5 ans pour les cadres et les membres des professions libérales mais seulement de 37-38 ans pour les ouvriers. C'est-à-dire que la moyenne des ouvriers meurent 7 ans avant la moyenne des cadres et des membres des professions libérales. De cela, il n'y a pas de quoi se vanter. Mais, puisque l'état sanitaire moyen de la France se serait élevé, ce qui est indiscutable, voyons ce que cela cache.
Globalement, sur un siècle, l'amélioration du niveau de vie et de l'instruction a amené un recours plus fréquent à la médecine et à la pharmacie, bouleversées dans le même temps par des progrès spectaculaires des connaissances. Sur le siècle, la mortalité infantile en France est tombée de 141 décès pour 1000 naissances vivantes à environ 5 pour mille aujourd'hui.
Il faut se souvenir que l'inégalité la plus dramatique est à l'échelle du monde. En 1999, l'espérance de vie à la naissance était de 74 ans pour les hommes et 81 ans pour les femmes en Europe occidentale, mais de 51 et 54 ans en Afrique, et tout au plus 40 et 50 ans dans un grand nombre des pays de l'Afrique noire subsaharienne.
La "consommation de soins et biens médicaux", telle est la définition des "dépenses de santé", a été facilitée par l'existence du système de sécurité sociale qui a unifié et généralisé en 1945 divers systèmes d'"assurances sociales" qui existaient dans différentes branches depuis la Première Guerre mondiale. Financé en grande partie par les cotisations des travailleurs, ce système a élargi l'accès aux soins médicaux et chirurgicaux, même pour les moins protégés, et il a constitué sans conteste un progrès pour les conditions de vie des travailleurs et de leurs familles.
Avec des variantes en fonction des pays, des formes analogues de sécurité sociale ont d'ailleurs vu le jour dans la même période dans la plupart des pays d'Europe occidentale.
En fait, en France comme ailleurs, le système reste à l'image de l'ensemble de la société. Il est écartelé entre les critères de profit qui régissent ses parties relevant du secteur privé (industrie pharmaceutique, laboratoires d'analyses, cliniques privées, une grande partie du secteur médical et paramédical...), et les besoins du service public pour pouvoir jouer son rôle.
Dans les années allant de 1945 au milieu des années soixante-dix, la société bourgeoise a sans doute donné le meilleur de ce qu'elle peut sécréter en la matière. Au point qu'un aide-mémoire édité par l'Ecole Nationale de la Santé publique baptise cette période "Les Trente Glorieuses de la santé"... Car, les choses ont changé avec les premiers signes de la crise économique. A partir de 1974-1975, les politiques gouvernementales ont pris un tournant significatif, et les milieux officiels se sont mis à répéter que "si la santé n'a pas de prix, elle a un coût économique"...
Dans ce qu'on appelle les "dépenses de santé", il faut cependant faire la part de ce qui est prélevé par les profits capitalistes : trusts pharmaceutiques, fabricants de matériel médical, propriétaires de cliniques et d'hôpitaux privés (certains sont à but non lucratif, mais pas tous). Cela dit, la croissance des chiffres d'affaires de l'industrie, de l'automobile, des réfrigérateurs et même des industries d'armement, chères à Dassault et aux contribuables, fait pousser des cris de satisfaction à droite et parmi la bourgeoisie. En revanche, quand il s'agit de la croissance des dépenses de santé donc, à travers elles, pour l'essentiel, du mieux-être de la population , là on parle de gaspillage, de gouffre... Sous le couvert de campagnes répétées contre le "déficit" ou le "trou" de la Sécurité sociale que le patronat et l'État ont largement contribué à creuser , des plans successifs d'économies budgétaires ont été appliqués depuis 1974-1975 visant essentiellement les salariés.
Les différents gouvernements de la gauche autour du PS n'ont pas, depuis 1981, rompu cette continuité. Aujourd'hui, dans une brochure de propagande électorale qu'il vient de publier, le Parti socialiste présente son bilan dans ce domaine en prétendant que "l'égalité devant la santé est une priorité des socialistes", mais c'est faire un constat que d'affirmer que la restriction des dépenses de santé prônée depuis quelque 25 ans débouche, d'une part, sur la dégradation du service public hospitalier, et, parallèlement, sur un coût croissant de l'accès aux soins pour les familles populaires, dont une proportion notable, les plus vulnérables, restreint sa consommation médicale faute de moyens et subit une baisse relative de sa couverture sociale.
De la charité à l'intervention de l'État
Pratiquement jusqu'au 19e siècle, si l'on veut fixer une date, en France comme dans l'ensemble des pays de l'Europe occidentale, l'état sanitaire dans les classes dominantes n'avait jamais été bien brillant, mais il était franchement désastreux pour les pauvres. La vie ne pesait pas lourd, elle était très brève, les enfants étaient plus que décimés dès le premier âge, les femmes mouraient en couches et dans les villes surpeuplées et insalubres, les épidémies faisaient des ravages. Les soins aux pauvres relevaient de la charité, des Eglises ou de l'assistance communale.
L'industrialisation, au 19e siècle, entraîna brutalement une hausse considérable de la mortalité, surtout infantile. Les campagnes se dépeuplèrent au profit des villes industrielles. Le logement ne suivait pas l'urbanisation. Des marchands de sommeil entassaient leurs locataires dans des logements insalubres où, pour pouvoir payer, les ouvriers se succédaient dans le même lit. A Mulhouse, en 1815, la durée moyenne de la vie était de 25 ans et 9 mois. Douze ans plus tard, en 1827, elle n'était plus que de 21 ans et 9 mois...
Ce fut tellement catastrophique que le souci du renouvellement et de l'entretien de la force de travail déboucha sur quelques initiatives émanant de groupements industriels, comme la Société industrielle de Mulhouse qui créa en 1826 une sorte de médecine du travail. Mais, lorsque le développement du machinisme et de la grande industrie entraîna la nécessité de stabiliser la main-d'oeuvre pour la qualifier, des centres de soins et des caisses de secours en cas d'accident furent créés, dans les mines, les chemins de fer ou les forges. Ce ne furent toujours pas des cadeaux aux travailleurs : gérés par les patrons, ils étaient financés par des prélèvements importants sur les salaires.
Par ailleurs, la population des villes s'accroissait rapidement. Cela entraînait des risques d'explosion sociale. A ces risques pour la bourgeoisie, soulevés par les concentrations ouvrières, s'ajoutaient aussi les risques liés aux maladies très contagieuses. A partir des quartiers insalubres, celles-ci s'étendaient sans épargner les quartiers bourgeois et cela entraîna les premières interventions des autorités en matière d'hygiène publique. Comme un manuel scolaire à visée moraliste l'écrivait en 1910 : "Toutes les classes sociales sont solidaires, puisque le riche dans sa belle maison peut être atteint par la tuberculose qui se développe dans le taudis voisin"...
La malnutrition et la mauvaise santé des populations ouvrières étaient notées par les responsables de l'armée, ce que reflétait le pro-gouvernemental Journal des Débats lorsqu'il déplorait en 1840 : "l'abâtardissement partiel de la race dans les grands centres d'industrie. (...) Le recrutement le constate, au grand effroi du ministre de la Guerre".
Pourtant, les alarmes d'une partie des bien-pensants n'auraient pas suffi, face aux intérêts patronaux ayant le court terme pour tout horizon. Il fallut des luttes de toutes sortes, du mouvement ouvrier et syndical, pour arracher les mesures de limitation de l'exploitation, celle des enfants en particulier, qui furent prises à la fin du 19e siècle et au début du 20e. Il fallut aussi des protestations d'instituteurs et de médecins, pour que des progrès soient enregistrés de la part de l'administration.
Joint à l'amélioration de l'alimentation, de l'hygiène publique ainsi que du niveau d'instruction, le bouleversement introduit par les progrès de la médecine a joué un rôle considérable. Les découvertes de Pasteur et de ses successeurs furent à l'origine du recul de la mortalité due aux maladies infectieuses, grâce en particulier aux vaccinations, recul qui s'accéléra par la suite après la Deuxième Guerre mondiale avec l'apparition des antibiotiques. Depuis cette période, le progrès de la recherche médicale n'a plus cessé de bouleverser les thérapeutiques.
1945, la création de la Sécurite sociale
Ce n'est pas un accès de philanthropie qui a poussé l'État à instituer la Sécurité sociale. Il répondait aux nécessités de l'heure en fonction des intérêts généraux du patronat, dans un contexte où l'économie était à reconstruire, le plus vite possible, où la main-d'oeuvre manquait et où le patronat entendait bien verser les salaires les plus bas possibles. La protection sociale collective revenait, à tout prendre, moins cher que de verser à tous des salaires permettant à chacun de se soigner si nécessaire. Et cela s'est fait au moindre coût pour la bourgeoisie puisque le financement de cette protection sociale provenait en grande partie des travailleurs eux-mêmes.
La Sécurité sociale, créée le 4 octobre 1945, instaura un système obligatoire d'assurances qui couvrait non seulement la maladie, mais également la vieillesse (les retraites) et la famille (allocations familiales). Telle qu'elle était définie dans son ordonnance fondatrice, la Sécurité sociale se voulait "la garantie donnée à chacun qu'en toute circonstance il disposera des moyens nécessaires pour assurer sa subsistance et celle de sa famille dans des conditions décentes". Par le biais de cette couverture sociale, il s'agissait de donner aux travailleurs les garanties que le patronat n'avait pas à leur donner sous forme de salaire.
En mai 1946, une loi fixa les bases du régime. Un régime général regroupait les multiples institutions, mutuelles, caisses et assurances, publiques ou privées, qui s'étaient développées au fil du temps, et plus particulièrement dans l'entre-deux-guerres. Cette loi prévoyait également l'extension de la Sécurité sociale à toutes les catégories de la population mais sur ce point, elle se heurta à des résistances, certaines professions, libérales notamment, refusant ce qu'elles considéraient comme une "fonctionnarisation". Il en résulta un ensemble complexe où plusieurs régimes continuaient à cohabiter, se distinguant par la nature des prestations versées. Et en 1946, il n'y avait toujours que 53 % de la population couverts en cas de maladie.
Les organisations syndicales et le PCF présentent souvent la Sécurité sociale comme une "grande conquête ouvrière" de cette époque. C'est que De Gaulle, alors aux commandes de l'État, avait fait une large place aux syndicats, et plus particulièrement à la CGT, dans les conseils d'administration de la Sécurité sociale. Ils disposaient des trois quarts des sièges, et les représentants des employeurs d'un quart. Ces milliers de sièges d'administrateurs ainsi offerts à la bureaucratie syndicale constituaient la contrepartie du rôle de zélés serviteurs que les appareils syndicaux acceptaient de jouer dans les entreprises, en faisant produire toujours plus les travailleurs et en étouffant toute revendication.
Mais cette présence de représentants syndicaux, élus par les travailleurs, à la tête d'un certain nombre d'organismes de la Sécurité sociale ne permettait en réalité aucun contrôle des travailleurs eux-mêmes sur l'utilisation qui était faite de leurs cotisations. Elle ne constituait même pas la garantie que leurs intérêts spécifiques seraient systématiquement pris en compte dans les décisions. Car, en fixant le fonctionnement de la Sécurité sociale, De Gaulle avait veillé à ce que l'État conserve la haute main sur les décisions essentielles, comme le montant des cotisations et les prestations des différentes caisses. Les représentants syndicaux se trouvaient donc cantonnés dans le rôle de gestionnaires exécutant la politique gouvernementale.
Quant au financement de cette protection sociale, il était en grande partie supporté par les travailleurs. Il reposait en effet sur un système de prélèvements obligatoires sur les salaires qui, du fait du plafonnement, pesaient encore plus fortement sur les bas salaires.
Bref, comme l'expliqua plus tard Pierre Laroque, l'inspirateur et le premier directeur de la Sécurité sociale : "Le but était d'assurer à la masse des travailleurs, et pour commencer aux salariés, une sécurité véritable du lendemain. (...) L'effort qu'on leur demandait pour la remise en marche de l'économie devait avoir une contrepartie. La mise en place de la protection sociale n'a pas nui à la reconstruction du pays. Elle l'a même favorisée car on a pu demander des efforts considérables aux travailleurs".
Tel qu'il avait été conçu, le système de l'assurance maladie n'offrait pas une totale gratuité des soins. Les assurés devaient supporter un "ticket modérateur", en gros de 20 %, sauf pour un certain nombre de maladies longues ou graves ou bien pour la majorité des opérations chirurgicales (à partir de l'appendicectomie). Il ne faisait pas non plus disparaître les inégalités entre les classes face à la maladie ou aux risques du travail.