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États-Unis - Le Parti Démocrate : un "ami" des travailleurs... ou des bureaucrates ?
Il n'aura fallu que quelques mois à Bill Clinton et au nouveau gouvernement Démocrate pour montrer quelles étaient leurs véritables intentions. Les projets de loi sur "l'emploi" et sur la "relance économique" ont été jetés aux oubliettes. Clinton a proposé, et la majorité Démocrate au Congrès a adopté un budget qualifié par le très modéré New York Times de "budget digne de M. Bush". Et quand le Congrès à majorité Démocrate a refusé d'annuler l'amendement Hyde (qui interdit que les fonds du système d'aide aux soins médicaux soient utilisés dans les cas d'avortement), Clinton n'est pas intervenu, malgré la promesse faite pendant la campagne électorale de considérer la "lutte" pour l'abolition de cette mesure comme l'une de ses priorités.
L'État de grâce continue
Pourtant, la presque totalité des dirigeants syndicaux du pays continuent à soutenir Clinton, voire à lui tresser des lauriers.
En mars dernier, le Conseil exécutif de l'AFL-CIO apportait son plein soutien au premier budget de Clinton en déclarant : "Le programme du président permettra l'établissement de nouvelles priorités pour que l'Amérique de demain recommence à investir". Peu de temps après, Clinton supprimait les quelques mesures favorables au monde du travail que comportait son projet de budget. Mais le soutien du Conseil exécutif ne s'est pas démenti pour autant. A la mi-mai par exemple, voici ce qu'il affirmait à l'occasion d'une réunion consacrée aux "échéances de la législature" :"l'arrivée au pouvoir de Clinton [...] apporte un souffle nouveau et fait revivre l'espoir pour les campagnes [entreprises auprès du Parlement] qui sont à l'ordre du jour du Conseil exécutif."
Certains dirigeants syndicaux se sont même montrés, à titre individuel, carrément dithyrambiques. Lane Kirkland, par exemple, le président de l'AFL-CIO, déclarait à l'issue d'une rencontre avec le ministre du Travail, Robert Reich : "Après une longue traversée du désert, nous avons enfin atteint, je pense, une oasis." Le président du syndicat des métallos, Lynn Williams, a pour sa part déclaré qu'il se sentait "très bien, très dynamisé, très encouragé" par l'arrivée au pouvoir de l'équipe Clinton.
Évidemment, certains dirigeants syndicaux se sont montrés plus prudents, insistant sur le changement que représente l'arrivée des Démocrates plutôt que sur l'avenir radieux qu'ils seraient censés garantir. Ainsi, Owen Bieber du syndicat de l'automobile (UAW) déclarait au congrès des métallos en juin dernier : "Pendant des années nous avons dû subir des gouvernements réactionnaires dont la dévotion à l'idéal de la libre entreprise n'avait d'égale que leur hostilité aux syndicats. Nous avons subi douze longues années de pouvoir Républicain jusqu'à ce que le peuple américain en ait enfin assez et élise Bill Clinton à la présidence."
Au moment du vote du premier budget Clinton, en août, l'UAW commençait déjà à tempérer quelque peu ce genre d'enthousiasme. Alan Reuther, responsable des relations du syndicat avec les parlementaires, déclarait "L'UAW n'est évidemment pas d'accord avec toutes les mesures de ce budget. Mais, ajoutait-il, dans l'ensemble, il représente un pas en avant qui devrait permettre de réduire le déficit du gouvernement fédéral et de développer les investissements en ressources humaines."
Frank Garrison, dirigeant de l'AFL-CIO du Michigan, affirmait pour sa part lors du défilé organisé le Jour de la Fête du Travail à Détroit que "Clinton n'est peut-être pas un très bon ami des travailleurs, mais c'est un ami."
Ce n'est là rien de nouveau pour les dirigeants syndicaux qui ont tous eu, dans le passé, à prendre des positions semblables - sous le gouvernement Jimmy Carter de 1977-1980 par exemple. Ils attendent peu de choses de ce gouvernement et savent que les "premiers pas" en direction d'un avenir meilleur seront... longs à venir. Certains dirigeants à l'échelon le plus élevé des appareils syndicaux laissent même entendre que les syndicats devront peut-être faire pression sur Clinton (pour lui redonner un peu de "colonne vertébrale" ?). L'AFL-CIO a ainsi mis sur pied un comité dirigé par le président du syndicat des mineurs (UMW), Richard Trumpka, avec pour tâche l'organisation d'une campagne de soutien au projet de loi à propos du droit des grévistes à être réembauchés. Le syndicat des teamsters (camionneurs et assimilés) vient de faire parvenir à Clinton 200 000 teamstergrammes demandant à Clinton de soutenir un projet d'assurance-maladie "à la canadienne" - c'est-à-dire un système plus directement financé par l'État.
Bob Kinsley, responsable à l'organisation du syndicat des travailleurs de l'électricité (UE), est même allé jusqu'à expliquer que "ce qu'il faut maintenant, c'est que les travailleurs établissent leurs propres priorités, distinctes de celles de Clinton et des Démocrates. Nous devons être présents sur le terrain, nous organiser avec nos alliés naturels dans les villes, les quartiers, pour créer un fort courant à gauche, à la gauche du gouvernement Clinton, de manière à contrebalancer le pouvoir des grandes sociétés et des conservateurs qui s'emploient déjà à le tirer vers la droite."
Les défilés organisés dans tout le pays à l'occasion de la Fête du Travail comportaient surtout des mots d'ordre relatifs aux accords de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique (NAFTA). Sur cette question, les intervenants des syndicats expliquaient que le président avait tort à 100 % - et qu'il fallait le convaincre qu'il faisait fausse route. (L'intérêt porté par les syndicats aux accords NAFTA soulève évidemment bien d'autres questions sur leur politique actuelle).
A les entendre, on finirait presque par croire que Clinton est une pauvre victime, piégée par les manoeuvres des patrons américains !
Il y a enfin des dirigeants syndicaux prêts à critiquer ouvertement Clinton. Les dirigeants du syndicat des travailleurs du pétrole, de la chimie et de l'atome (OCAWU), par exemple, ont exprimé leurs doutes au sujet de Clinton pendant la campagne électorale - sans que cela les empêche d'appeler à voter finalement pour lui. Les dirigeants en question ont même récemment parlé de la nécessité d'un parti ouvrier. Mais c'était pour mieux avancer, après avoir créé un comité pour étudier la question, l'argument éculé selon lequel le temps n'est pas encore venu et que le gouvernement Démocrate reste la seule solution réaliste aujourd'hui.
"Nous n'avons pas le choix"
Les dirigeants des vieilles organisations de "droits civiques", ainsi que les élus Démocrates noirs qui se présentent comme les porte-parole des pauvres, sont apparus aussi excessifs que les dirigeants syndicaux dans leurs louanges à Clinton avant la campagne électorale. Jesse Jackson a parcouru le pays et mené campagne pour ramener le maximum de votes pour Clinton, s'adressant par exemple directement à la population noire lors d'une "spéciale" sur une chaîne câblée consacrée aux artistes noirs. Quand on demandait à Jackson ce qui le poussait à mener cette campagne, étant donné les relations plutôt tendues entre lui et Clinton, il répondait que "Clinton représente un changement de direction et un espoir économique pour les plus démunis". Il ajoutait que ses réticences devant l'incapacité de Clinton à toucher la population noire étaient compensées par le fait que Clinton n'avait pas hésité à lui donner sa place dans la campagne, et que la campagne menée par Clinton rassemblait "tout le monde sous le même chapiteau".
Après la victoire de Clinton, John Jacob, dirigeant de la National Urban League, déclarait : "En 1992, le Noir américain tourne un visage plein d'espoir vers l'avenir, même si la situation d'aujourd'hui comporte sa part de désespoir et de rébellion. L'espoir engendré par la victoire de Clinton doit être souligné."
Et quand Clinton nomma Vernon Jordan, ex-dirigeant de la National Urban League, à la tête de son équipe de transition, les commentaires de presque toutes les organisations noires furent dithyrambiques. Il en a été de même quand, après son arrivée à la Maison Blanche, Clinton a nommé de nombreux Noirs à des postes de responsabilité dans son gouvernement.
Invité à la Maison Blanche avec un certain nombre d'autres leaders noirs, Benjamin Chavis, dirigeant du NAACP, affirmait : "Nous avons regagné un peu du terrain perdu sous les gouvernements Reagan et Bush. Le fait que je sois reçu à la Maison Blanche, comme vous avez pu le constater, renforce la capacité du NAACP à remplir sa mission."
Il a fallu attendre le 3 juin, date à laquelle Clinton a renoncé à nommer Lani Guinier au poste de responsable de la Section des droits civiques au ministère de la Justice, pour que des critiques commencent à se faire jour. Pour le magazine Newsweek, ce jour-là, le groupe parlementaire noir "retrouva sa voix". Kweisi Mfume, porte-parole du groupe, qui est censé être le bastion du "libéralisme" au Congrès, s'en prit violemment à Clinton pour avoir renoncé à cette nomination. Selon Mfume, c'était la preuve que Clinton faisait peu de cas des électeurs noirs qui avaient assuré sa victoire. Pour la première fois, des Démocrates "libéraux", comme Mfume lui-même, notaient que le projet de budget de Clinton (publié en février) comportait bien peu de dépenses au niveau social. Mfume est même allé jusqu'à dire que le temps était venu de "revoir et réviser notre attitude face à ce gouvernement". Quelques jours plus tard, cependant, Mfume annonçait que le groupe noir à l'assemblée voterait malgré tout le budget de Clinton : "beaucoup parmi nous, membres de ce parti, comprennent que nous n'avons pas d'autre choix."
Au fur et à mesure que le moment du vote du budget approchait, et qu'il devenait évident que Clinton ne pouvait pas se permettre de perdre une seule voix "libérale", Mfume trouvait des qualités au projet de Clinton, même s'il continuait à émettre des réserves : "Ce projet est insuffisant à bien des égards, mais il est grand temps qu'on renverse la tendance des douze dernières années, avec ses Robin des Bois qui détroussaient les pauvres. Il faut des mesures en faveur des classes laborieuses, mais il faut aussi réduire le déficit."
Début août, à la veille du vote sur un budget Clinton "digne de Bush", plusieurs membres du gouvernement se sont adressés à une réunion de la National Urban League, dont les réactions ont été, selon l'Associated Press, "polies mais tièdes". Mais l'espoir de John Jacob restait intact et il soulignait la "sensibilité" et la "compréhension" des membres du gouvernement qui avaient répondu à l'invitation de la National Urban League. Il s'est tout de même permis une critique, voilée, en déclarant : "Au gouvernement, semble régner l'idée qu'on fait ce qu'on peut avec ce qu'on a. Nous essaierons d'élargir leurs idées là-dessus."
Quelles que soient les critiques formulées, elles servent en fait à cacher le fait que le président Démocrate agit comme l'ancien président Républicain. Et même si les critiques se font plus acerbes dans l'avenir, ce qui est toujours possible, on peut penser que les politiciens noirs et les dirigeants des organisations de droits civiques continueront à apporter leur soutien au gouvernement Démocrate. Ils continueront ainsi à répandre l'idée que le Parti Démocrate est, ou pourrait être, le parti des travailleurs et des pauvres.