Une semi-industrialisation permise... par la crise de 1929 !C'est la crise de 1929 qui changea la donne en entraînant une réduction importante du montant des exportations. L'entrée de capitaux étrangers fut stoppée. Au total, la capacité d'importation du pays fut du jour au lendemain divisée par deux. Cette circonstance allait permettre un début d'industrialisation. Mais, les industries qui se mirent en place entre 1930 et 1950 n'avaient pour but que de produire les biens susceptibles de remplacer les importations destinées à satisfaire les besoins d'une mince couche possédante. L'industrialisation se cantonna donc à des secteurs ne demandant pas trop d'investissements : textile, alimentation, boissons, tabac, cuir, métallurgie légère, pétrole principalement. La répartition des revenus restait inchangée.
Jusqu'en 1945, date à laquelle cette industrialisation de substitution aux importations marqua le pas, l'Argentine disposa, en grande partie du fait que la guerre bloquait les échanges, d'un solde commercial positif. Avec la situation difficile de l'Europe au lendemain de la guerre, on assista à une montée spectaculaire des prix mondiaux des denrées alimentaires. Cette conjoncture favorable allait permettre au régime péroniste, mis en place en 1945, d'acheter la paix sociale en élargissant sensiblement la consommation des classes pauvres. Entre 1946 et 1949, la part des salaires sur l'ensemble du revenu national passa de 37,3 % à 45,7 %.
La naissance de la CGT péroniste
C'est à cette époque qu'est née la CGT argentine, qui reste aujourd'hui encore le principal atout du parti péroniste. Au pouvoir de 1945 à 1955, Peron dirigea un régime bonapartiste qui s'appuyait sur une coalition de forces réunissant une partie de l'armée (Peron était un officier supérieur qui avait sympathisé avec le régime de Mussolini), du grand patronat et les syndicats. C'était un pouvoir fort qui entendait intervenir autoritairement dans la vie économique, lever l'emprise britannique, et qui s'assura la paix sociale par une politique d'intégration des syndicats à l'État, en institutionnalisant la collaboration de classe. Il empruntait certains de ses traits à l'État corporatiste de Mussolini, mais il s'inspirait aussi de la politique menée par Cardenas dans le Mexique de la fin des années trente.
L'État né de la révolution mexicaine avait choisi d'intégrer les syndicats dans l'État, de façon à asseoir son pouvoir sur l'armée et la classe ouvrière, au profit de la bourgeoisie mexicaine. Léon Trotsky avait ainsi caractérisé ce type de régime bonapartiste : "Dans les pays industriellement arriérés, le capital étranger joue un rôle décisif. D'où la faiblesse relative de la bourgeoisie nationale par rapport au prolétariat national. Cela crée des conditions particulières du pouvoir d'État. Le gouvernement louvoie entre le capital étranger et le capital indigène, entre la faible bourgeoisie nationale et le prolétariat relativement puissant. Cela confère au gouvernement un caractère bonapartiste sui generis particulier. Il s'élève, pour ainsi dire, au-dessus des classes. En réalité, il peut gouverner, soit en se faisant l'instrument du capital étranger et en maintenant le prolétariat dans les chaînes de la dictature militaire, soit en manoeuvrant avec le prolétariat et en allant même jusqu'à lui faire des concessions et conquérir ainsi la possibilité de jouir d'une certaine liberté à l'égard des capitalistes étrangers".
Peron attira derrière lui le prolétariat qui s'était développé sur la base de l'industrialisation commencée en 1930, en même temps que les couches de la bourgeoisie industrielle heureuse de se débarrasser de la tutelle de l'Angleterre. Au prolétariat, les "descamisados" (les sans-chemises), le démagogue Peron tenait un discours radical, parlant de "révolution sociale" : "J'entends améliorer le niveau de vie et mettre les travailleurs même les plus modestes, à l'abri de l'exploitation capitaliste". Il y entremêlait un discours nationaliste : "Nous jetons la semence pour faire fleurir une patrie libre qui n'admet pas les marchandages de souveraineté".
Mais quand Peron s'adressait au patronat, il explicitait ainsi ses intentions : "C'est une grave erreur de croire que le syndicalisme ouvrier est préjudiciable pour le patron... Au contraire, c'est la forme qui permet d'éviter que le patron ait à lutter contre ses ouvriers". Et il ajoutait : "On a dit que je suis un ennemi des capitalistes, mais (...) vous ne trouverez aucun défenseur, disons aussi décidé que moi : parce que je sais que la défense des intérêts des hommes d'affaires, des industriels, des commerçants, est la défense même de l'État".
La situation exceptionnelle de l'Argentine au lendemain de la guerre lui permit d'obtenir le soutien des masses laborieuses par une politique de hauts salaires relatifs, symbolisée par l'octroi d'un treizième mois resté dans les mémoires ouvrières. La CGT devint un véritable rouage de l'appareil étatique. L'excédent de devises des caisses de l'État, qui permit jusqu'en 1947 d'améliorer les conditions de vie des travailleurs, servit aussi à mettre sur pied une véritable bureaucratie syndicale. Les travailleurs adversaires du nouveau régime, ceux restés fidèles au Parti Communiste par exemple, se voyaient refuser l'accès aux assemblées générales ou aux réunions des sections syndicales (les commissions internes). De 1946 à 1949, des centaines de conflits grévistes furent déclarés illégaux et réprimés. Des sections syndicales combatives furent dissoutes. La CGT n'hésitait pas à recruter des gros bras pour les lancer contre des grévistes. Des syndicalistes restés indépendants furent torturés ou assassinés. Les prisons se remplirent de travailleurs combatifs, dénoncés par la CGT.
La politique de la bureaucratie syndicale
En 1955, un autre militaire, le général Lonardi, renversa Peron avec la bénédiction de l'impérialisme américain, qui ne voyait pas d'un bon oeil ce gouvernement qui prétendait mener une politique indépendante. La CGT se transforma alors en un appareil plus fédéral, traversé par des courants, regroupant une majorité d'organisations d'obédience péroniste (les "62 organisations") mais aussi anti-péronistes (32 organisations) et même liées au parti stalinien (dix organisations). Dès la chute de Peron, son parti, le Parti Justicialiste, fut interdit par les militaires. Pendant vingt ans, l'opposition péroniste s'exprima principalement par le truchement de la CGT.
Les dirigeants de la CGT rivalisaient pour avoir l'aval de Peron en exil. Il ne s'agissait pas d'un attachement désintéressé. Le "mythe Peron", bien vivant parmi les travailleurs argentins, était utile aux bureaucrates syndicaux pour maintenir leur autorité sur la classe ouvrière.
Le mouvement péroniste continuait ainsi à représenter une force politique considérable, dont durent tenir compte les présidents élus comme les généraux putschistes qui alternèrent au pouvoir de 1955 à 1973.
Jusqu'aux années soixante, l'industrialisation s'étendit à de nouveaux secteurs : chimie, métallurgie de base, machines et véhicules, à un rythme de 8,6 % pour ces seuls secteurs. Mais les investissements provenaient pour la plupart de l'étranger : 97 % dans l'industrie automobile, 70 % dans l'électronique. Et, surtout, l'agriculture représentait toujours la principale source de revenus, malgré ses méthodes archaïques : en 1960, la consommation d'engrais n'était que de 0,5 kg par hectare (contre 39 kg aux États-Unis et 21 kg en Australie). En 1949, 29 % de la population active travaillaient à la campagne. Cette proportion était encore de 20 % dans les années soixante-dix.
Mais l'essentiel de la richesse allait toujours aux mêmes couches dirigeantes. Les plus riches, 5 % de la population, connaissaient un niveau de vie identique aux plus riches des pays capitalistes développés. En revanche, la masse salariale, qui avait augmenté pendant la décennie péroniste, recommença ensuite à décliner. La productivité augmentait à un rythme plus rapide que les salaires réels. Et, du fait de la polarisation de l'emploi industriel sur la province de Buenos Aires, il y avait de fortes différences entre la capitale et les provinces. En 1963, les provinces, avec 75 % de la superficie totale et 33 % de la population, ne produisaient que 20 % de la richesse. Les salaires pouvaient y être jusqu'à 60 % inférieurs à ceux de la capitale.
La balance commerciale restait marquée par son déficit. La participation argentine au niveau des exportations agricoles mondiales diminua considérablement, passant de 3,1 % du total en 1928 à 0,4 % en 1980. Cependant, dans les vingt années suivantes, la productivité agricole de la terre allait doubler, notamment par la mise en oeuvre de nouvelles technologies. Cela permit à l'agriculture argentine de retrouver son volume d'activité, mais au prix d'une exploitation forcenée. En revanche, ce qui ne changea pas, ce fut la répartition des terres. Selon une évaluation des années quatre-vingt-dix, 1,31 % des propriétés de plus de 5 000 hectares accapare 46,7 % des surfaces, tandis que les exploitations de 1 à 25 hectares (41,4 % des unités) représentent moins de 1 % des surfaces mises en exploitation !
Entre 1950 et 1963, les exportations ne couvraient pas les besoins accrus d'importations qui découlaient de la croissance du secteur industriel. Du fait du retard de l'industrialisation, les entreprises ne pouvaient satisfaire la demande de biens d'équipement qu'à un coût très élevé, à cause d'innombrables difficultés techniques et économiques à résoudre. Quand les prix atteignaient un certain seuil, les entreprises étrangères devenaient plus compétitives. Elles entraient alors sur le marché argentin, absorbaient les entreprises locales et imposaient des prix de monopole, empêchant toute baisse des prix.
C'est de cette façon que, de 1959 à 1969, s'implantèrent les firmes liées à de grandes multinationales. Leur participation au capital industriel frisait les 80 % en 1969. Les gouvernements successifs entre 1955 (chute de Peron) et 1976 (coup d'État militaire de Videla), qui prétendaient défendre les intérêts de l'économie nationale, n'avaient pas plus la volonté politique de s'opposer aux grandes entreprises étrangères que de réduire la part de richesse prélevée par la bourgeoisie locale.
Le démantèlement de l'économie étatisée
En 1969, le soulèvement ouvrier de Cordoba marqua le début d'une période de radicalisation du mouvement de masse qui amena la bourgeoisie argentine à faire de nouveau appel à Peron en 1973.
Mais il ne s'agissait plus alors de céder quelques miettes à la classe ouvrière pour obtenir son soutien. Il s'agissait de l'anesthésier, de la démoraliser, avec l'aide de l'appareil de la CGT. Pendant les trois années de 1973 à 1976, où la contestation ouvrière resta forte, les dirigeants syndicaux étaient à l'unisson de l'aile la plus réactionnaire du mouvement péroniste, la droite et l'extrême droite. Ce deuxième péronisme déboucha sur la pire dictature militaire que l'Argentine ait connue, de 1976 à 1983. Cette période a marqué profondément la société argentine. Le mouvement des "mères de la place de Mai", ces mères de militants qui eurent le courage de protester publiquement, en pleine dictature, et qui continuent aujourd'hui encore à réclamer la vérité sur le sort de leurs enfants, et parfois de leurs petits-enfants, en est l'une des illustrations. Malgré les efforts des dirigeants politiques, radicaux et péronistes, pour protéger les cadres de l'armée de l'essentiel des poursuites, des failles dans le système judiciaire ont au moins permis que des dizaines de hauts cadres de la junte soient aujourd'hui assignés à résidence, à défaut d'être emprisonnés. Mais si le bilan politique de la dictature, avec ses 30 000 disparus (dont beaucoup de militants ouvriers péronistes du rang), est particulièrement lourd, il ne l'est pas moins sur le plan économique.
La junte du général Videla a, en effet, entamé le démantèlement de l'appareil de contrôle gouvernemental pour imposer un prétendu "marché libre", éliminer les monopoles d'État de la viande et des céréales, confier les exportations aux firmes privées et augmenter les subventions à l'agriculture, c'est-à-dire à l'oligarchie. La levée des barrières douanières amplifia encore les difficultés de l'industrie locale. D'autre part, du fait de la baisse des salaires, la demande de produits manufacturés diminua. La vente des automobiles, par exemple, chuta de près d'un tiers. Un coup d'arrêt fut porté aux investissements dans la production au profit de placements spéculatifs.
La dictature militaire compensa en partie cela par le développement de la finance et de la banque. Mais le blocage des salaires n'enraya pas l'inflation. La réduction du déficit budgétaire conduisit à une réduction de l'activité économique. La junte imposa une forte chute du niveau de vie de la population. En 1977, le pouvoir d'achat avait baissé de 60 % par rapport à 1974. L'excédent économique se déplaça à nouveau vers les propriétaires fonciers, dont la part dans le revenu national augmenta alors légèrement, tandis que la baisse des salaires permettait que les profits des industriels ne soient pas ébréchés.
La situation dont hérita le radical Raul Alfonsin, élu président à la sortie de la dictature en 1983, se résumait déjà ainsi : inflation exorbitante, récession dramatique, dette extérieure monstrueuse.
Les mesures économiques, connues sous le nom de "plan austral", mises en place par Alfonsin, en parfait accord avec les banquiers du FMI, ne permirent aucun redressement. A partir de 1984, le fait que tous les excédents servaient à payer la dette n'empêchait pas celle-ci de croître et de passer de 43 à 60 milliards de dollars. Dans la même période la monnaie argentine se dévalua par rapport au dollar de près de 5 000 %. Le loyer de l'argent était si élevé que les possesseurs de capitaux préféraient de beaucoup les placements spéculatifs. En conséquence, les investissements productifs diminuèrent constamment. La production en 1989 était inférieure à celle de 1974 et la part des salariés, qui avait été, depuis 1945, en moyenne de 35 % du revenu national, avec un pic de 45 %, était tombée à 28 %. Le chômage était déjà de 15 %.
La privatisation des entreprises publiques
Quand le péroniste Carlos Menem se retrouva à la présidence en juillet 1989, le pays comptait 30 millions d'habitants, dont 9 millions de pauvres. Les prix doublaient tous les mois. D'emblée, il accéléra la privatisation de toutes les entreprises publiques, qui passèrent entre les mains d'opérateurs privés, argentins ou étrangers.
Menem entreprit également une déréglementation tous azimuts, allant jusqu'à liquider les offices nationaux des céréales, de la viande, du vin, qui appliquaient les règlements abolis. Il favorisa l'exportation et abaissa les droits de douane. Sur le plan social, l'État se désengagea des négociations salariales et imposa la flexibilité du travail, remettant en cause des droits acquis pendant le premier gouvernement péroniste.
En fait, l'État argentin avait lâché ses entreprises depuis longtemps et leur privatisation venait couronner des années d'absence d'investissements, de délabrement des infrastructures (les chemins de fer notamment, dont la longueur de voies ferrées avait reculé de 46 000 km à moins de 35 000 km), de mépris des usagers et de corruption.
Les privatisations entraînèrent un nouvel enrichissement des plus riches, tout en en multipliant les victimes : employés du secteur public licenciés, abandon des secteurs du textile et de la machine-outil. Un an après, le chômage recommençait à augmenter. Des catégories entières se paupérisaient : retraités, instituteurs, fonctionnaires. Ces nouveaux pauvres s'ajoutaient aux anciens, ceux qui n'avaient jamais eu accès aux services élémentaires : logement, eau potable, santé, éducation.
Mais, en établissant, en avril 1991, la libre convertibilité de la monnaie nationale, l'austral (redevenu peso le 1er janvier 1992), dans le cadre d'une parité fixe avec le dollar, le ministre de l'Economie, Domingo Cavallo (un ex-président de la Banque centrale pendant la dictature militaire), parvint cependant à écarter l'hyper-inflation (4 933 % en 1989 et "seulement" 1 355 % en 1990), cette situation où chacun assistait, impuissant, à la volatilisation de son pouvoir d'achat. Ce succès assura la réélection de Menem. Mais, au terme de son second mandat, on trouvait la récession et une dette extérieure plus monstrueuse.
Les ministres changent, l'austérité reste
En 1999, ce fut de nouveau un radical, Fernando de la Rua, qui fut élu à la présidence du pays. Après deux ans, il en est à son troisième ministre de l'Economie. Les plans d'austérité succèdent les uns aux autres. Les salaires des employés de l'État ont d'abord baissé de 8 à 24 %, puis à nouveau de 13 %. Cette dernière baisse a été étendue aux 2,5 millions de retraités dont les pensions dépassent 300 pesos par mois (environ 2 250 francs).
Mais les plans successifs n'arrivent pas à desserrer le collet qui étrangle l'économie. En douze ans, la dette extérieure a triplé, passant de 62 à 170 milliards de dollars. La dette publique atteint maintenant 132 milliards de dollars, la moitié du produit intérieur brut. L'équilibre économique dépend désormais d'emprunts aux banquiers de la planète. La seule mesure raisonnable pour la population serait que le gouvernement refuse de payer ses dettes aux établissements financiers. Mais ce n'est pas la volonté politique d'un gouvernement qui entend non seulement respecter ses engagements vis-à-vis des possédants d'Argentine, mais également les dettes contractées par ceux-ci auprès des possédants du monde entier.
Selon les calculs du FMI, qui appuie les plans d'austérité, l'Argentine aurait besoin d'une croissance annuelle d'au moins 2 % (c'est-à-dire trois fois supérieure à la croissance actuelle) pour espérer un redressement. Or, la récession est si profonde qu'elle entraîne désormais une véritable destruction du capital industriel. L'industrie travaille désormais à la moitié de ses capacités. Le secteur automobile, avec une capacité de production de 850 000 véhicules, n'en a produit que 180 000 au cours de l'année écoulée, pour un seuil de rentabilité estimé à 300 000 véhicules. Conséquence pour les 400 entreprises qui fabriquent des pièces détachées pour ce secteur : une vingtaine ont cessé toute activité et quatre-vingts ont quitté le pays. Dans la métallurgie et le textile, la production a chuté de 20 % en un seul mois. Dans un classement en terme de compétitivité, réalisé par des universitaires nord-américains de Harvard, l'Argentine a chuté de la 53e place à la 75e. Ils soulignent son manque de capacité en terme d'innovation technologique, en oubliant que, pendant des années, les multinationales y ont transféré des technologies dépassées dans les pays développés mais qui leur assuraient encore des profits.
La colère ouvrière
Cette chute de l'activité industrielle nourrit le chômage. Depuis novembre 2000, le pays a été marqué par des manifestations de chômeurs, avec les piquets de manifestants, les piqueteros, qui barrent les routes pour se faire entendre. Les chômeurs reçoivent dans ces actions l'appui de jeunes, de militants des groupes d'extrême gauche, de syndicalistes, mais aussi de l'Eglise. Parfois, les affrontements ont été violents. Il y a eu également des marches de la faim.
Ces luttes radicales s'inscrivent dans la continuité des soulèvements et des luttes qui ont éclaté tout au long des années quatre-vingt-dix et qui touchaient les travailleurs du secteur public dans les provinces, menacés et appauvris par les attaques du gouvernement Menem, les travailleurs précarisés et les chômeurs.
Le premier soulèvement eut lieu en 1993 à Santiago del Estero (nord du pays), où les travailleurs de l'État, qui n'avaient pas touché leur salaire depuis trois mois, s'attaquèrent à un bâtiment officiel. Entre 1995 et 1997, les soulèvements et les barrages routiers se sont succédé dans les provinces de Jujuy, San Juan, Rio Negro, Neuquen et Salta, notamment. Parfois, il y a eu mort d'homme. Des militants ont été arrêtés par dizaines. Une partie a été emprisonnée. Ces derniers mois, la police a fait rechercher 1 800 personnes.
C'est que Menem n'était pas là pour ménager les syndicats mais pour accélérer la libéralisation de l'économie. Il a mis fin à la stabilité de l'emploi en imposant des contrats de travail flexibles et temporaires. Les privatisations s'accompagnèrent d'une suspension des droits acquis des travailleurs du secteur public. La négociation collective fut décentralisée, les augmentations des salaires liées au rendement. Enfin, Menem favorisa la flexibilité du travail et supprima les allocations familiales pour ceux dont le salaire dépassait un certain plafond. Ces attaques cristallisèrent des courants au sein de la CGT, d'où l'existence actuelle de trois centrales syndicales, deux CGT et la CTA.
Cette dernière, que dirige Victor De Gennaro, est la plus minoritaire et la plus affectée par les attaques contre le secteur public, car son fer de lance est l'Association des travailleurs de l'État (ATE) et le syndicat des enseignants du secteur public (CTERA). Elle se présente comme un syndicat libre de toute attache politique, mais elle est proche du Frepaso, une formation de centre-gauche qui participe à l'actuel gouvernement.
L'aile de la CGT dirigée par Rodolfo Daer est celle qui a cherché à conserver une position privilégiée en acceptant de faire des compromis avec Menem. La seconde CGT, dirigée par Hugo Moyano, provient de la rupture du Mouvement des travailleurs argentins (MTA), qui a entraîné dans ses rangs l'Union des tramways et des automotrices (UTA) et le syndicat des camionneurs. Elles donnent une expression aux travailleurs qui ont le moins bien accepté les attaques de Menem contre les acquis ouvriers.
Tout au long de l'été 2001, les chômeurs ont multiplié les journées d'action et tenté de mettre sur pied un mouvement national. Mais le sort des chômeurs ne dépend pas de leur seule radicalité. Il est dans une large mesure entre les mains des travailleurs qui conservent un emploi, car eux seuls sont en mesure d'exercer une pression sur les classes possédantes, grâce à la place qu'ils occupent dans l'appareil de production.
Les centrales syndicales, les deux CGT et la CTA, disposent d'une importante force de mobilisation. Dans les manifestations récentes contre les plans d'austérité, les centrales syndicales ont fait descendre dans la rue plus de monde que les manifestations de chômeurs soutenus principalement par la CTA. Les réticences des dirigeants de la CGT à soutenir le mouvement des chômeurs, leur refus de faire converger la mobilisation de leurs adhérents avec celle des chômeurs indiquent qu'ils ne souhaitent pas offrir la réponse unie, qui serait pourtant nécessaire, du mouvement ouvrier.
La CGT n'était pourtant pas restée inactive contre la présidence du radical Alfonsin dans les années quatre-vingts. Elle avait dépassé ses dissensions internes à la sortie de la dictature. Elle s'était mobilisée contre le "plan austral", avait multiplié les grèves générales, treize en tout. Il s'agissait moins d'offrir une solution ouvrière que de préparer la voie à Menem. Elle a poursuivi cette politique sous la présidence de Fernando de la Rua qui a succédé à Menem en 1999. Le parti péroniste, sorti vainqueur des élections du 14 octobre 2001 où l'on renouvelait une partie des députés et des sénateurs, doit son succès aux appareils de la CGT.
Depuis deux ans que les péronistes sont retournés dans l'opposition, après l'élection de Fernando de la Rua à la présidence, les deux CGT ont retrouvé un terrain d'entente dans l'opposition au gouvernement. Elles dénoncent le "vide du pouvoir, l'absence de gouvernement, l'inexistence du président", mais elles se gardent bien de prendre le risque que les travailleurs occupent ce "vide du pouvoir". Elles ménagent les pouvoirs publics, limitent les arrêts de travail contre l'austérité, évitent la convergence avec les journées d'action des chômeurs.
Mais le mécontentement ouvrier est profond et bien des travailleurs sentent qu'ils ont besoin d'un vrai plan de lutte, et d'une réponse commune de l'ensemble du mouvement ouvrier, unissant ceux qui ont du travail comme ceux qui n'en ont pas ou pas assez.
Pour y parvenir, il leur faut comprendre que non seulement les partis politiques de la bourgeoisie, radicaux et péronistes, n'ont rien à leur offrir, qu'ils ne sont là que pour assurer le maintien de la bourgeoisie et de son régime d'exploitation, mais il leur faut aussi distinguer leurs faux amis : les appareils syndicaux, la hiérarchie de l'Eglise et les politiciens qui font mine de se pencher sur le sort des classes pauvres. Trouver l'issue n'est pas facile mais ce n'est que par une lutte d'ensemble des travailleurs ayant un emploi et des travailleurs l'ayant perdu, que la classe ouvrière d'Argentine peut cesser de porter sur ses épaules le poids de la dette et de l'enrichissement des classes possédantes.