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URSS - Le long règne de la bureaucratie
Les bolcheviks n'ont pas pris le pouvoir en 1917 pour réaliser le "socialisme dans un seul pays". Ils savaient tout autant que les mencheviks que la Russie n'était pas "mûre" pour le communisme car aucun pays isolé de l'économie mondiale ne l'eût été, et sûrement pas un pays arriéré, avec son industrie peu développée et son immense masse paysanne. Mais ils ne raisonnaient pas à l'échelle de la seule Russie. Ils ont saisi l'opportunité de prendre le pouvoir avec la conviction qu'une Russie révolutionnaire, une Russie sous la direction politique du prolétariat, pouvait et devait être un formidable levier pour entraîner dans la révolution une Europe déjà travaillée par les ferments révolutionnaires, et en premier lieu l'Allemagne puissante et industrialisée possédant un prolétariat nombreux et, à l'époque, largement gagné aux idées socialistes.
Cela n'a pas été une vision utopique : témoin la vague révolutionnaire qui a secoué l'Europe en 1918 et 1919, sans aboutir, malheureusement pour l'humanité, à la prise de pouvoir par le prolétariat (sauf pour une courte période, restée sans lendemain, en Hongrie et en Bavière).
La vague révolutionnaire recula à partir de 1920, aussi bien à l'échelle internationale qu'en Russie même.
En Russie, les conditions de la guerre civile et des interventions étrangères ont fait que, dès 1918-1919, la fraction la plus consciente du prolétariat avait rejoint l'Armée Rouge, dont elle constitua l'âme et l'ossature. Le gouvernement bolchevik s'appuya pendant cette période bien plus sur cette fraction du prolétariat, en l'occurrence l'Armée Rouge, que sur les organes de la démocratie ouvrière des grandes villes russes, Moscou et Petrograd en premier lieu, dont le prolétariat se trouvait d'ailleurs brutalement réduit en nombre par la guerre civile elle-même et par ses effets sur l'économie. Le caractère ouvrier du pouvoir se manifesta plus par la volonté politique de la direction bolchevique que par la participation effective de la classe ouvrière. Et cette volonté politique était de préserver jusqu'à un nouvel essor révolutionnaire dans le reste de l'Europe, l'avancée de la Révolution russe. Elle était de défendre coûte que coûte l'État issu de la révolution prolétarienne, dans l'attente qu'il puisse servir ce nouvel essor révolutionnaire, y compris militairement.
Mais ce que les dirigeants bolcheviks espéraient n'être qu'une période transitoire entre deux vagues révolutionnaires se révéla durable. L'isolement durable du régime révolutionnaire qui s'ensuivit, dans un pays pauvre, conduisit à l'émergence d'une bureaucratie née de la révolution mais de plus en plus hostile aux perspectives révolutionnaires.
Le Thermidor soviétique
L'histoire de la bureaucratie et son analyse ont été amplement faites par ceux qui furent, non pas les observateurs ou les historiens de cette période, mais ses combattants, et essentiellement par Trotsky. Disons seulement que cette bureaucratie a commencé à se développer dans l'État ouvrier dès qu'a cessé l'exercice réel du pouvoir par la classe ouvrière elle-même, c'est-à-dire, en fait, dès le milieu de l'année 1918. Quelques années après, vers 1925, le "Thermidor soviétique" - c'est à dire, pour reprendre l'expression de Trotsky, "le passage du pouvoir des mains de l'avant-garde révolutionnaire aux mains des éléments les plus conservateurs de la bureaucratie" - a été accompli.
Trotsky, tout en dénonçant "la dégénérescence bureaucratique monstrueuse", considéra cependant jusqu'à sa mort, en 1940, l'État soviétique comme un État ouvrier, dégénéré certes, mais ouvrier quand même. Tout en combattant la bureaucratie et ses représentants politiques comme des ennemis mortels de la révolution prolétarienne, il montra en quoi cette couche sociale - dont bien des éléments étaient psychologiquement et moralement proches des bourgeois grands ou petits, plus avides d'avantages individuels et crasseusement réactionnaires - avait des intérêts collectifs qui la distinguaient et, dans une certaine mesure, l'opposaient à la bourgeoisie.
Cette caste, qui a dominé en effet économiquement, politiquement, socialement l'Union soviétique pendant trois quarts de siècle et qui la domine encore aujourd'hui, ne fonde pas sa puissance sociale sur la propriété privée des moyens de production mais, au contraire, sur l'accaparement de l'appareil d'État et, par l'intermédiaire de celui-ci, sur sa mainmise sur l'économie étatisée. L'instabilité fondamentale, au sens historique du terme, de cette position sociale, subordonnée à l'occupation d'une position d'autorité dans l'appareil d'État - et donc non transmissible et ne permettant pas une accumulation de capital privé - secrétait en permanence l'aspiration, plus ou moins refoulée, à rendre définitives, par le retour à la propriété privée, des positions acquises au détriment de la bourgeoisie grâce à la révolution prolétarienne, et au détriment du prolétariat grâce au "Thermidor soviétique". Mais cela eût nécessité des bouleversements sociaux à rebours, nécessité de revenir sur les conquêtes révolutionnaires de 1917. De crainte que ce type de bouleversements ne déclenche des réactions prolétariennes et que, dans une éventuelle guerre sociale où la bourgeoisie de son côté risquerait d'intervenir, la bureaucratie puisse tout perdre, soit sous les coups du prolétariat soit sous ceux de la bourgeoisie russe ou internationale, ses dirigeants conservèrent pendant plusieurs décennies le vocabulaire formel de 1917 et leurs privilèges restèrent liés à l'existence d'une économie étatisée. Mais par là-même ils barraient le chemin à la bourgeoisie quoique à contrecoeur pour un grand nombre de bureaucrates.
Dans la seconde moitié des années vingt, proches encore de la révolution, malgré le "Thermidor soviétique", malgré la politique de ses dirigeants, malgré "le socialisme dans un seul pays" qui constituait un reniement des idées du communisme, malgré une politique internationale de plus en plus timorée avant d'être franchement antirévolutionnaire, la Russie soviétique - devenue URSS en 1922 - resta un État à part, en ceci que la bourgeoisie ne s'y était pas réinstallée.
Trotsky a toujours combattu ses critiques en affirmant que son analyse de l'État soviétique ne recouvrait, ni à cette époque ni plus tard, nulle considération morale, nulle justification de la bureaucratie et de son rôle. Il s'agissait d'une analyse de classe permettant, en particulier à ceux des militants qui avaient conservé leur fidélité au communisme révolutionnaire, de déterminer leur politique et leurs solidarités.
Au début de son combat, disons, dans les années vingt, Trotsky militait dans la perspective d'une réforme du régime soviétique par retour à la démocratie ouvrière et par là-même, d'une mise à l'écart à court terme de la clique réactionnaire de Staline. C'était évidemment miser sur un nouvel essor révolutionnaire du prolétariat. Mais personne n'imaginait, de toute façon, à cette époque que, si cet essor ne se produisait pas, la bureaucratie pourrait se stabiliser et se maintenir. Pour Trotsky, la retombée révolutionnaire et la bureaucratisation qu'elle entraîna, si elles devaient se révéler durables, annonçaient le retour de la bourgeoisie et, peut-être même, de l'ancien régime à brève échéance.
Relative stabilisation de la bureaucratie...
C'est cependant l'héritage laissé par la révolution prolétarienne dans le domaine économique et social qui permit à la bureaucratie de se stabiliser, malgré la pression de la bourgeoisie intérieure et internationale. Alors qu'en 1920, la production industrielle de la Russie soviétique ne représentait que le dixième de celle de 1913, aux alentours de 1923-1924 les forces productives nationales se mirent à croître. Parties d'un niveau extrêmement bas, elles n'ont dès lors pas cessé, et durant plus d'un demi-siècle, de s'accroître plus vite que dans le monde capitaliste.
Il n'y avait nul miracle dans ce retournement de la situation économique. Malgré son arriération, son peu de développement industriel, malgré surtout sa coupure d'avec l'économie mondiale, la Russie soviétique bénéficia du formidable progrès que furent la suppression des privilèges de l'aristocratie terrienne, l'expropriation des capitalistes, la fin de la propriété privée des principaux moyens de production et des banques, et leur unification. C'est l'édification économique que cela permit qui, pour reprendre l'expression de Trotsky réfléchissant, dix ans après, en 1935, sur cette stabilisation de la bureaucratie qui lui semblait, déjà, longue : "...ouvrit un débouché à l'énergie d'organisateurs, d'administrateurs, de techniciens actifs et capables. Leur situation matérielle et morale s'améliora rapidement. Une large couche privilégiée, étroitement liée aux sommets dirigeants, se créa". Mais il ajoutait que, parallèlement, "les masses travailleuses vécurent d'espoirs ou sombrèrent dans le désespoir".
Faut-il rappeler d'ailleurs que le même redémarrage économique qui, de 1923 à 1928, renforça la bureaucratie permit également aux éléments petits-bourgeois des campagnes de s'enrichir ? Alors qu'une fraction de la bureaucratie avait tendance à lier son destin à celui de cette petite bourgeoisie en voie de réintroduire les relations capitalistes, le gros de la bureaucratie et ses représentants politiques au sommet se retournèrent violemment contre la bourgeoisie.
Oh, non point en se plaçant, de nouveau, dans la perspective de la révolution prolétarienne ! C'est même dans une certaine mesure parce que Staline et ceux qu'il représentait directement se sentirent momentanément plus menacés d'être évincés du pouvoir et des privilèges y attenant par les forces bourgeoises montantes que par le prolétariat, qu'ils n'ont pas hésité à s'appuyer sur ce dernier. De façon bureaucratique, d'en haut, et pour servir d'instrument à une politique néfaste, voire catastrophique à bien des égards, mais tout de même pour extirper radicalement la menace bourgeoise dans les campagnes. Ce fut la liquidation des koulaks. Ce fut, aussi, dans les années trente, l'industrialisation à un rythme forcené, au prix de sacrifices considérables, dont beaucoup imposés de force non seulement à la masse paysanne mais aussi à la classe ouvrière, mais d'autres volontairement consentis par au moins une partie des travailleurs qui pensaient encore, malgré la bureaucratie, malgré l'oppression qu'ils croyaient passagères, à l'édification d'une société nouvelle, sans capitalistes et sans exploitation.
Ce n'est que l'évolution ultérieure des choses qui pouvait trancher et décider si tout cet enthousiasme n'était qu'illusion, si toute cette énergie venant de la classe ouvrière se trouvait dépensée en pure perte ou, plus exactement, au profit quasi exclusif d'une couche privilégiée. Le caractère durable de la bureaucratie, son enrichissement tranchèrent en effet dans une large mesure - mais, jusqu'à ce jour encore, pas complètement.
Pendant les années trente, l'industrialisation fit tripler le nombre des ouvriers. La bureaucratie conserva des liens avec la classe ouvrière en favorisant l'émergence d'une aristocratie ouvrière - ces ouvriers de choc, ces stakhanovistes qui gagnaient huit à dix fois plus que leurs ex-camarades de travail - servant à l'occasion de base de renouvellement à une bureaucratie d'administrateurs périodiquement décimée par les purges. Mais le niveau de vie de la masse des ouvriers ne s'améliora pas, ou seulement un peu - mais faut-il rappeler qu'au même moment, la crise faisait s'effondrer celui du prolétariat des pays capitalistes ? C'est la bureaucratie qui profita pour l'essentiel de l'essor économique. Ses privilèges devenaient plus conséquents. Elle se stabilisa. Pour plusieurs années, la bureaucratie ne fut plus menacée du dedans par le prolétariat.
Elle aurait pu l'être du dehors. Mais elle ne le fut pas.
Malgré plusieurs soubresauts, l'espoir concret d'une révolution prolétarienne proche s'éloignait. Le principal responsable politique de la non-extension de la révolution en Europe fut, dans les années 1917-1919, la social-démocratie. Mais, dès le milieu des années vingt, la bureaucratie soviétique devint elle-même un facteur contre-révolutionnaire de plus en plus important à l'échelle internationale. Elle joua un rôle primordial dans l'échec de la dernière des révolutions prolétariennes de l'après-première guerre mondiale, la révolution chinoise.
Et, après l'arrivée au pouvoir de Hitler, marquant l'incapacité du mouvement stalinien à proposer une perspective au prolétariat pour s'opposer au fascisme et, plus encore, après les Fronts populaires de France et d'Espagne, où des partis staliniens politiquement commandés et financièrement stipendiés par la bureaucratie se révélèrent les agents les plus efficaces de la conservation de l'ordre social bourgeois, l'Union soviétique a cessé progressivement d'incarner un espoir de transformation sociale aux yeux du prolétariat mondial.
Si, cependant, Trotsky s'en tenait à la notion d'État ouvrier dégénéré, c'est que, dans l'intervalle, de profonds changements sociaux et économiques étaient intervenus en Union soviétique.