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France L'élection présidentielle et ses chassés-croisés
Depuis plusieurs mois, la France vit à l'heure de l'élection présidentielle qui aura lieu les 24 avril et 8 mai prochains. L'enjeu affirmé de cette élection est pour le moins paradoxal car la réélection de l'homme qui est actuellement en place et qui est actuellement donné comme vainqueur dans les sondages, François Mitterrand, est présentée comme un changement à la tête de l'État et un retour de la gauche au pouvoir. Comment le maintien du président peut-il faire espérer un changement de couleur du gouvernement ?
Avant tout par beaucoup d'illusions politiques et secondairement par les aspects spécifiques de la Constitution de la France... et par les recombinaisons politiques toujours possibles entre des formations politiques dont les étiquettes « gauche » et « droite » ne recouvrent pas des réalités sociales différentes, et ne recouvrent que des identités politiques interchangeables.
En 1981, pour la première fois depuis plus de vingt ans, un homme au label de gauche, François Mitterrand, avait été élu à la présidence de la République ; dans la foulée il avait dissout la Chambre, comme c'est son droit, et fait procéder àde nouvelles élections législatives qui avaient fait s'installer au Palais-Bourbon une majorité absolue de députés socialistes.
De 1981 à 1986, pendant cinq ans, le pays a donc été dirigé par un président de la République socialiste, un Premier ministre socialiste, et une Assemblée Nationale à majorité absolue socialiste.
Cinq ans plus tard, quand la législature prit fin (car le mandat de député dure cinq ans, à la différence de celui de président de la République qui en dure sept), de nouvelles élections législatives ramenèrent à la Chambre des députés une majorité de droite. D'où un petit problème car Mitterrand, lui, en avait encore pour deux ans... Mitterrand choisit alors comme Premier ministre, le dirigeant du principal parti de la droite, Jacques Chirac, avec lequel, depuis deux ans, il partage la direction des affaires de l'État.
C'est ce qu'on a appelé la « cohabitation », situation un peu insolite, mais qui n'a pourtant engendré aucun conflit majeur. Les deux têtes se sont partagé très courtoisement les responsabilités.
Mais quoi d'étonnant à cela ? De 1981 à 1986, l'« Union de la Gauche », puis le PS seul au gouvernement avaient eu au fond la même politique que les gouvernements de droite précédents. Les années 1986 à 1988 confirmaient que les différences étaient à ce point accessoires entre la gauche et la droite que celles-ci pouvaient coexister à la tête de l'État. Après avoir gouverné successivement, elles pouvaient le faire simultanément.
Cependant, cette cohabitation fut davantage le fruit du hasard des calendriers électoraux que celui d'une volonté de participer ensemble à la direction politique des affaires de la bourgeoisie.
L'enjeu de ces élections n'est donc qu'une redistribution politicienne des cartes.
Pour l'élection présidentielle la loi prévoit que si un candidat n'a pas la majorité absolue au premier tour, un second tour est organisé. Elle prévoit aussi que dans ce cas il ne peut y avoir en lice au second tour que deux candidats, ceux qui ont obtenu le plus de voix au premier tour.
Du côté de la droite, deux principaux candidats s'affrontent : Jacques Chirac, leader du parti ex-gaulliste, le RPR, et Raymond Barre, leader de l'autre formation de l'actuelle majorité gouvernementale, l'UDF.
Ils sont concurrents car c'est le premier arrivé des deux qu'affrontera Mitterrand (donné comme vainqueur au second tour dans les sondages, dans tous les cas).
Si Chirac l'emporte sur Barre au premier tour puis sur Mitterrand au second, il gardera l'actuel Parlement, il l'a annoncé, où ses députés forment le groupe le plus important de l'actuelle majorité.
Pour sa part, Barre a déclaré que s'il l'emporte il dissoudrait le Parlement pour procéder à de nouvelles élections et bien sûr tenter de profiter du crédit de sa victoire pour qu'au Parlement revienne un plus grand nombre de députés de son mouvement.
Et si c'est Mitterrand, le problème est tout à fait semblable, sauf que lui n'a pas dit ce qu'il ferait (à l'heure où nous écrivons, il n'est d'ailleurs toujours pas officiellement candidat). Mais les instances dirigeantes de son parti, le Parti Socialiste, n'ont voulu se prononcer et s'engager sur l'éventuelle dissolution de l'Assemblée, ni dans un sens, ni dans l'autre.
Ce qui signifie que Mitterrand se réserve les deux possibilités : soit de dissoudre la Chambre en prenant d'ailleurs le risque de ne pas avoir plus de députés socialistes qu'aujourd'hui ; soit de ne pas la dissoudre en désignant un Premier ministre qui pourrait, en débauchant quelques députés de l'actuelle majorité, constituer un gouvernement qui s'appuyerait et sur les députés socialistes (avec ou sans les députés communistes) et sur des députés de partis de l'actuelle majorité (qui est un rassemblement). Ce Premier ministre pourrait être socialiste ou ne pas l'être : tout dépend des difficultés à constituer cette nouvelle majorité. Si Mitterrand réussissait une telle opération, cela n'aurait été rendu possible que par l'amenuisement constant des scores électoraux du Parti Communiste, auquel les sondages ne donnent que 5 % des voix aujourd'hui.
Ce serait l'aboutissement d'une longue marche politique de François Mitterrand.
Il aura fallu en effet un certain temps - vingt ans de règne sans partage du parti de de Gaulle et de ses alliés - pour que Mitterrand réussisse - avec une certaine intelligence des situations et beaucoup de chance - à regrouper derrière lui, de plus ou moins bon gré, électeurs communistes et socialistes pour, en ajoutant ce qu'il fallait de « centristes », faire une majorité, et parvienne ainsi à la présidence de la République.
Mitterrand commença sa nouvelle carrière (car il en avait déjà fait une de 1947 à 1958, sous la IVe République) par un coup assez spectaculaire : s'imposer, au premier tour de l'élection présidentielle de 1965, comme le candidat unique de la gauche, obtenant que ni le Parti Socialiste (auquel il n'appartenait pas encore) ni le Parti Communiste Français ne présentent de candidat contre lui. Cela valut à Mitterrand d'être au second tour le « challenger » de gauche de de Gaulle, rassemblant sur son nom 45,5 % des suffrages exprimés tandis que de Gaulle en faisait 54,5 %. Pour Mitterrand, c'était le début d'une carrière...
Les dirigeants du Parti Communiste Français s'effacèrent devant Mitterrand qui n'avait pourtant strictement rien promis aux travailleurs (c'était le début de ce que les dirigeants du Parti Communiste Français, ces toutes dernières années, appelèrent... 25 ans d'erreurs). Mais les dirigeants du Parti Communiste Français n'avaient pas d'autre politique à proposer aux travailleurs que de bien voter, pour permettre d'une façon ou d'une autre au Parti Communiste Français de faire alliance avec un ou des partis acceptés par la bourgeoisie. Ainsi, il pouvait sortir du ghetto dans lequel il était tenu depuis la guerre froide et revenir ainsi un jour au gouvernement, même si c'était, bien entendu, au sein d'une coalition qui ne pouvait avoir d'autre visée que celle de gérer les affaires de la bourgeoisie pour la bourgeoisie.
Mais le court épisode des élections de 1965 passé, l'ostracisme du Parti Socialiste à l'égard du Parti Communiste Français continua. 1968 n'y changea rien, la gauche ne cherchant alors surtout pas à profiter des événements pour remplacer un pouvoir gaulliste qui chancelait devant la révolte étudiante, puis la grève générale.
Pourtant, l'élection présidentielle de 1969, après le départ de de Gaulle - où l'union de la gauche ne se refit pas et où Mitterrand ne se présenta pas - illustrait bien le rapport de forces électoral entre socialistes et communistes : le candidat socialiste Defferre faisait 5,1 % des voix ; Rocard, pour le PSU, 3,7 % ; mais Jacques Duclos, candidat du Parti Communiste Français, en recevait 21,5 %. C'était la confirmation que le Parti Communiste Français était une « réalité incontournable », comme on dirait maintenant !
C'était la confirmation que le Parti Socialiste lui-même, s'il voulait avoir la moindre chance de revenir au gouvernement, devait changer une politique de plus de vingt ans et envisager une alliance durable avec le Parti Communiste Français.
Avec le mode de scrutin majoritaire de la constitution de la Ve République, le Parti Socialiste en effet ne pouvait espérer accéder au gouvernement que par la voie d'une alliance qui en fasse l'élément d'une majorité. Mais avec qui ? La droite était certes davantage divisée que sous de Gaulle, qui venait de se retirer, mais ses hommes politiques se disputaient déjà les places entre eux (ce n'était pas pour les partager avec ceux du Parti Socialiste). Le Parti Socialiste ne pouvait pas espérer y trouver des alliés qui lui permettent de faire une majorité. Il lui restait l'option « Parti Communiste Français ». L'heure de Mitterrand et de la politique qu'il proposait dès 1965 avait sonné.