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- Lutte de Classe n°44
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Algérie - Entre deux dictatures
Depuis le 11 janvier, cinq jours avant le jour prévu pour le second tour des élections législatives, c'est à nouveau l'armée qui exerce directement le pouvoir en Algérie.
Certes en Algérie, comme dans bien d'autres pays du tiers monde, depuis l'indépendance, en 1962, c'est l'armée qui a toujours d'une façon ou d'une autre dirigé la politique. C'est elle qui avait imposé les présidents de son choix. C'est elle qui était de 1962 à 1989 l'ossature du parti unique, le FLN. Mais après les émeutes d'octobre 1988 réprimées dans le sang, le président de la République, le colonel Chadli, en même temps qu'il faisait adopter une nouvelle constitution et annonçait l'instauration du multipartisme, avait décrété la séparation de l'armée du FLN dont elle était jusque-là l'une des composantes. L'armée quittait officiellement la politique. Ou plus exactement elle se mettait discrètement en arrière de la scène.
Avec la répression des manifestations islamistes du mois de juin dernier et la proclamation de l'état de siège pour quatre mois, l'armée avait repris la première place momentanément. Puis elle se retirait à nouveau pour laisser le gouvernement civil tenter d'organiser des élections législatives.
La victoire du Front Islamique du Salut (FIS, le plus important des partis intégristes algériens) au premier tour de ces élections, le 26 décembre 1991, a précipité la crise. Le Front islamique y a remporté dès le premier tour 188 sièges sur les 430 sièges de députés à pourvoir, avec un nombre de voix tel qu'il pouvait être assuré d'emblée d'avoir la majorité absolue de l'Assemblée, et même peut-être plus de deux-tiers des députés après le second tour. Après quelques tentatives de tractations au lendemain du premier tour entre Chadli et le FIS, l'état-major a tranché. Vendredi 10 janvier, il commençait à poster des troupes aux carrefours importants de la capitale algérienne pour éviter les réactions. Le lendemain il contraignait le président Chadli à annoncer sa démission. Deux jours plus tard, il annonçait l'annulation des élections.
L'état-major de l'armée, derrière le général Nezzar, ministre de la Défense, a cherché à donner à son coup de force une façade civile. Il a maintenu en place pour expédier les affaires courantes et les affaires économiques le Premier ministre Ghozali et son gouvernement. Il a créé pour remplacer le président démissionnaire, un "Haut Comité d'État" de cinq membres dont un seul militaire (le général Nezzar, bien entendu). Et pour présider ce comité et occuper en quelque sorte la place de Chadli, on est allé rechercher au Maroc, où depuis des années il ne s'occupait plus que de son entreprise de briqueterie, un des initiateurs de la guerre d'indépendance éliminé du pouvoir dès 1962, Mohamed Boudiaf. Celui-ci a le mérite d'avoir été jadis un opposant de gauche au régime du FLN, il avait créé en 1963 un Parti de la Révolution Socialiste (PRS).
Mais ce qui pourrait paraître le plus surprenant de la situation actuelle c'est le fait que ce soient une partie de ceux qui avant le premier tour des élections dénonçaient à la fois la dictature passée du FLN et de l'armée, et la volonté de dictature du FIS, ceux qui se qualifiaient eux-mêmes de démocrates qui, après leur échec au premier tour des élections, ont appelé l'armée à leur secours. Alors que la direction du FLN, elle, a pris un peu ses distances en critiquant le non-respect de la constitution et la création du Haut Comité.
Voilà comment on voudrait faire croire au peuple algérien que l'armée serait le seul rempart possible pour défendre la démocratie et éviter l'instauration d'une dictature islamiste.
Rien n'est moins vrai.
Face-à-face armée-FIS
En tout cas, le jeudi 16 janvier, le second tour des élections remplacé par la cérémonie du retour de Boudiaf à Alger et de l'intronisation du nouveau pouvoir, armée et FIS semblaient toujours se regarder en chiens de faïence, face à face mais sans bouger.
L'armée a annulé les élections mais n'a pas pour l'instant décidé d'interdire le FIS. Le FIS quant à lui s'est laissé priver de sa victoire pratiquement sans réaction. Il s'est contenté d'un violent communiqué de protestation, suivi surtout d'appels au calme en direction de ses militants. Et en riposte à la constitution du Haut Comité d'État qui se proclame destiné s'il le faut à remplacer le président jusqu'à la fin officielle de son mandat, c'est-à-dire jusqu'en 1993 sans organiser d'élection, le FIS n'a répondu que par une astuce politicienne : en déclarant que la seule instance légitime qui existe en Algérie, la seule qui soit élue maintenant que Chadli est destitué, c'est ce demi-parlement constitué par les 231 députés élus dès le premier tour (dont 188 sont FIS) et que le FIS se propose de réunir. Tout cela n'est pas encore l'épreuve de force.
L'état-major attend peut-être la première occasion de déclencher la répression contre le FIS et de tenter de l'éliminer par la force de la scène politique, comme semble l'espérer toute une partie de la bourgeoisie algérienne. Mais cela ne se ferait peut-être pas sans problème. Ne serait-ce que parce qu'il n'est pas dit que l'état-major puisse pour le faire compter jusqu'au bout sur ses troupes si cela devait provoquer des affrontements trop importants, car l'armée est vraisemblablement traversée par les mêmes clivages politiques que le reste de la société, et les islamistes y ont peut-être la même influence. Mais il n'est pas exclu non plus que l'armée, s'étant placée en arbitre de la situation, cherche elle-même un moyen d'associer le FIS d'une façon ou d'une autre au pouvoir. De même qu'il n'est pas dit que le général Nezzar, avec ou sans Boudiaf, soit plus capable de stabiliser la situation du pays que ne l'a été Chadli. Et l'Algérie pourrait aller alors de crise politique en crise politique, de Haut Comité en Haut Comité, jusqu'à ce qu'une partie de l'état-major lui-même finisse par se rallier au FIS, ne voyant plus dans l'alliance entre "le sabre et le goupillon", que la seule façon de maintenir les couches pauvres dans leur misère.
En tout cas, même si c'était la première hypothèse qui se réalisait, même si l'armée faisait la chasse au FIS, ce serait inévitablement aussi sur tous les partis, sur toutes les couches sociales et plus particulièrement sur la classe ouvrière que s'exercerait sa dictature. Une dictature militaire qui, pour tenir les quartiers pauvres aujourd'hui influencés par les islamistes, reprendrait peut-être en plus à son compte bien des aspects de la politique islamiste.
Le FIS a été frustré de sa victoire électorale par l'intervention de l'armée. Mais sa victoire n'en a pas moins contribué à faire évoluer l'Algérie vers le rétablissement d'une nouvelle forme de dictature.
En octobre 1988, à la suite des grèves ouvrières, les émeutes de la jeunesse d'Alger, réprimées dans le sang, avaient ébranlé la dictature que le FLN avait instaurée depuis l'indépendance. A peine plus de trois ans plus tard, une nouvelle dictature menace de prendre la place de la dictature déchue.
Le retour de l'armée sur le devant de la scène, pas plus que la victoire électorale du FIS arrêtée à mi-course, n'est encore la mise au pas de la population algérienne. Et l'entrée en scène à nouveau de la classe ouvrière algérienne pourrait changer le sort de l'Algérie.
Mais trois ans ont déjà été perdus.
Trois ans d'une crise du régime qui aurait pu tout autant ouvrir les conditions d'une montée des luttes et de l'organisation de classe des travailleurs algériens que celle a contrario des fanatiques religieux. Les démagogues islamistes ont su utiliser à leurs fins l'aggravation de la crise économique, le chômage, la réduction à la misère de toute une partie de la population. Mais ils l'ont pu parce qu'en face d'eux, aucun autre parti politique, s'appuyant lui sur la classe ouvrière, n'a montré à toutes les couches pauvres du pays une autre issue à la crise que la prière pour calmer les ventres vides, et la promesse du paradis pour seul espoir.
Trois ans de perdus parce qu'en dehors du FIS ou de l'armée, la vie politique n'a été animée que par une pléiade de nouveaux politiciens "démocrates", petits-bourgeois écartés jusque-là du pouvoir ou ex-politiciens du FLN devenus subitement "démocrates", aux dires de qui les élections, et les élections seules, devaient tout résoudre. Ceux-là mêmes qui en sont réduits à pleurer aujourd'hui leur défaite électorale face au FIS et à se jeter dans les bras des généraux, parce qu'il n'était pas question pour eux de s'appuyer sur la seule autre force qui pourrait s'opposer aux islamistes, la classe ouvrière dont, dans le fond, ils craignent davantage la colère, qu'ils ne craignent celle, bien plus clémente pour les riches, de Dieu.
1988-1989 : les espoirs...
En octobre 1988, le mouvement islamiste n'était pas inexistant, loin s'en faut. Le FLN lui-même en avait favorisé la croissance en s'en servant pour faire pièce aux courants de gauche dans les universités à la fin des années 70. Il avait ses prêcheurs et ses cadres, des petits-bourgeois intellectuels avides de carrière, comme le professeur de faculté Abassi Madani, numéro 1 du FIS, ou l'ingénieur Hachani, son remplaçant aujourd'hui que Madani est en prison. Le mouvement islamiste avait ses mosquées, en marge de celles gérées par l'État où le parti au pouvoir avait le privilège de choisir les imams ; des mosquées financées par les notables et commerçants locaux qui voient en ces nouveaux censeurs leurs protecteurs contre les masses pauvres. Et il avait déjà eu, avec le petit groupe de Bouyali, en 1982-1983, qui avait tenu un maquis quelques mois contre l'armée, ses aventuriers et martyrs pour le rendre populaire auprès de certaines fractions de la jeunesse désoeuvrée. En octobre 1988, le démagogue islamiste le plus populaire, Ali Belhadj, avait pris en marche le train de la révolte de la jeunesse en appelant le 10 octobre les jeunes de Bab-El-Oued (sa "paroisse") à manifester encadrés cette fois par les islamistes, avant que son alter ego, le professeur Madani, ne joue les pompiers en appelant au calme.
Mais le phénomène islamiste était bien loin encore de dominer la vie politique algérienne.
Ce qui avait dominé cette vie politique tout au long de l'hiver et du printemps 1988-1989 avait été la contestation du régime partout dans le pays mais en premier lieu sa contestation par la classe ouvrière dans les entreprises, les usines, les bureaux : grèves pour les salaires, grèves pour exiger la mise à la porte d'un directeur, grève pour se débarrasser de délégués syndicaux nommés du temps du parti unique et de son monopole sur le syndicat et exiger l'organisation d'élections professionnelles et syndicales libres...
La démocratisation du régime algérien entreprise par Chadli après la répression des émeutes d'octobre fut avant tout l'ouverture d'une soupape de sécurité. Le fait même que pour l'initier le président Chadli ait confié momentanément le poste de Premier ministre à l'ancien chef de la sûreté militaire, Kasdi Merbah, était tout un symbole. Comme l'était aussi le fait que l'un des partis dits "démocrates", le MAJD, ait été créé par ce même Merbah après son éviction du poste de Premier ministre ; un parti dont la faillite aux élections de décembre est l'une des plus faciles à comprendre.
Cette démocratisation politique était la bienvenue aux yeux et de la nouvelle bourgeoisie d'affaires algérienne et de ses tuteurs internationaux, gouvernants français ou experts du FMI. En même temps qu'on poursuivait une politique "d'ouverture économique", c'est-à-dire de libéralisme économique (privatisation du secteur d'État, réduction des budgets des services publics et des subventions à la consommation) et qu'on s'en prenait plus directement encore au niveau de vie des couches pauvres, le régime se cherchait une nouvelle légitimité en ouvrant les portes de la politique aux nouveaux bourgeois algériens dont la carrière avait commencé après l'indépendance, qui n'étaient pas du clan des anciens colonels.
La prudente lenteur des réformes a eu de quoi émousser les illusions en même temps qu'elle ménageait l'ancien personnel politique. On a pris le temps de faire réélire Chadli dans son poste et de le placer au-dessus de la mêlée en même temps qu'on faisait voter la nouvelle Constitution, le temps d'annoncer la séparation de l'armée et du FLN. Il a fallu attendre près d'un an avant que les autres partis soient totalement légalisés, puis un an encore avant d'organiser la première élection, une élection sans vrai enjeu - pensait-on - puisqu'il ne s'agissait que de renouveler les municipalités.
Un an d'agitation sociale, mais politiquement d'attentisme, puis un an de jeu politicien stérile ; tous les nouveaux venus de la politique algérienne ont eu le temps de montrer qu'ils ne se préoccupaient pas le moins du monde des conditions de vie et des problèmes des couches laborieuses. Et la première sanction, non seulement du FLN mais aussi des "démocrates", est tombée avec l'éclatante victoire du Front islamique aux élections municipales de juin 1990 où le FIS a pris la direction de la grande majorité des municipalités du pays, dont celles de toutes les grandes villes (à l'exception des villes de Kabylie).