Du « double langage » de marchais à la sortie du gouvernementA cette situation, la direction du PCF a d'abord répondu par la politique du « double langage » qu'a personnifié Georges Marchais. Il s'agissait, tout en restant au gouvernement, tout en réaffirmant son respect de la solidarité gouvernementale, de se démarquer des mesures les plus impopulaires, afin de tenter d'en reporter la principale responsabilité sur le PS. A plusieurs reprises, et notamment lors de l'adoption du « plan de rigueur » de 1983 et des plans de licenciement dans la sidérurgie du printemps 1984, on vit le PCF contester d'abord ces mesures, y demander des modifications, pour finalement s'incliner en votant la confiance au gouvernement. Il s'agissait de montrer que le meilleur défenseur des intérêts des travailleurs restait le PC et de faire accroire que seul le rapport de forces existant entre lui et le PS au sein du gouvernement, l'obligeait à s'incliner et à accepter une telle politique qui, s'il n'eût tenu qu'à lui, aurait été autre.
Mais le fait est que cette tactique n'a pas réussi à préserver les positions du PC, pas plus d'ailleurs que la politique « d'union conflictuelle » n'avait empêché, de 1977 à 1981, le PS de progresser aux dépens du PC. Il a bien fallu le constater avec le résultat des élections européennes, résultat le plus bas obtenu par le PC depuis plus de cinquante ans.
Ce résultat, par lui-même, remettait en question la politique suivie jusqu'à présent. Pour les uns, il confirmait la nécessité de se démarquer du PS et du gouvernement, éventuellement en quittant celui-ci. Pour les autres, ce résultat mettait en cause, non la participation gouvernementale mais les ambiguïtés et le « double langage » de Marchais.
Ce sont d'abord les porte-parole du courant « novateur » qui se sont enhardis. Le ministre Marcel Rigoud s'est laissé aller à quelques confidences sur la « révolution culturelle » nécessaire au PC, mettant même en cause Marchais comme « l'homme de l'échec ». De même Pierre Juquin et Anicet Le Pors ont condamné à mi-mot la politique d'ambiguïtés appliquée par le PC dans son soutien au gouvernement, sous-entendant eux aussi que le PC devait rompre avec une image trop liée à son passé, s'engager plus franchement au côté du gouvernement, et, peut-être, changer de secrétaire général.
Quels débats, quels affrontements ont eu lieu alors au sommet du PC ? Les « novateurs » , appuyés sur le lobby ministériel, ont-ils alors, comme l'a dit une partie de la presse, cherché à pousser leur avantage et à mettre en cause le secrétaire général ? On ne le sait pas. Mais le fait est qu'un événement est intervenu pour forcer la direction du PC à faire un choix rapide : le changement de gouvernement et le remplacement de Mauroy par Fabius au poste de premier ministre.
Que Mitterrand et Fabius aient été prêts à faire au PC la même place au sein du nouveau gouvernement, cela ne fait plus guère de doute aujourd'hui. Mais le fait de reconduire, avec Fabius, dans les conditions de l'après élections européennes, le contrat gouvernemental respecté depuis trois ans avec Mauroy, comportait en filigrane des implications contraignantes pour la direction du PC. Si Mauroy prenait garde à apparaître, en paroles, comme l'homme de l'Union de la gauche, l'image d'un homme comme Fabius cherche à donner de lui-même est celle d'un gestionnaire « moderne », d'un technocrate attaché à l'efficacité économique et au profit plus qu'au discours politique.
La simple mise en place d'un nouveau gouvernement, mais de surcroît dirigé par un homme choisi dans l'intention de plaire à la droite, mettait donc immédiatement le PC face à un choix que, de toute façon, même en cas de maintien du gouvernement Mauroy, il aurait dû affronter tôt ou tard.
Sans doute, le PC n'est plus à un reniement près, et il semble que les débats du Comité Central sur la participation ou non au gouvernement Fabius aient été houleux. Mais le choix retenu a été, finalement, de ne pas participer. Et c'est à un « novateur », Pierre Juquin, qu'il est revenu d'expliquer la décision prise, finalement, à l'unanimité : « nous ne nous sentons pas le droit moral de laisser croire à des millions de femmes, d'hommes, de jeunes en proie aux déceptions, aux inquiétudes, que nous pourrions, dans le gouvernement actuel, répondre à leur attente. Nous nous refusons à les tromper, comme à nous tromper nous-mêmes » a-t-il dit, reconnaissant par là même, au fond, que depuis trois ans, en participant au gouvernement, le PC « trompait » les classes populaires.
Tenter de regagner l'influence perdue
En faisant ce choix, la direction du PC a donné satisfaction à toute cette fraction des militants du PC qui ne comprenait plus au nom de quoi leur parti aurait dû s'engager plus avant dans la défense d'une politique anti-ouvrière, et qui aujourd'hui, selon le mot d'un membre du Comité Central « vivent mieux leur rapport avec les gens ».
Ce choix a aussi sans doute, à l'opposé, diminué la pression que pouvait exercer le lobby ministériel en faveur d'un PC « modernisé », ayant choisi le soutien sans ambiguïté au gouvernement.
Le PC a donc les mains plus libres pour tenter de reconquérir le terrain perdu sur le plan électoral en profitant du fait que le PS, désormais seul parti à porter la responsabilité de la politique de rigueur, ne peut que continuer à se déconsidérer vis-à-vis des travailleurs.
Le PCF utilise donc sa liberté de langage retrouvée pour critiquer, sans se gêner, des mesures gouvernementales auxquelles il aurait trouvé il y a seulement trois mois, au moins des aspects positifs. C'est ainsi que, selon Georges Marchais, « la politique actuelle du gouvernement aggrave la crise et mène à l'échec, (elle) s'en prend durement à l'emploi et aux conditions de vie de l'ensemble des salariés, en refusant de les entendre et de tenir compte de leur opinion » , tout en précisant bien sûr : « la décision que nous avons prise de ne pas participer au gouvernement ne constitue nullement un revirement de notre part. Les mêmes raisons qui nous ont conduit en 1981 à participer au gouvernement nous conduisent aujourd'hui à ne plus le faire » !
Le ton a donc changé. On voit maintenant refleurir, quoique sous une forme encore mesurée, le verbe « révolutionnaire » déjà mis en avant aux temps de la rupture de l'Union de la gauche, de 1977 à 1981. Le PCF est, a rappelé Georges Marchais, « le parti révolutionnaire d'aujourd'hui, le parti des petites gens, des ouvriers, de la solidarité internationale » . Au même moment, on a vu le secrétaire général de la CGT, Henri Krasucki, annoncer que sa centrale syndicale allait « mettre le paquet » pour développer les luttes des travailleurs. En prenant l'offensive pour déclencher des mouvements de grève chez Renault, les militants de la CGT et du PCF ont contribué à montrer que, malgré son affaiblissement, le PCF a encore ses militants ouvriers, que ceux-ci sont encore prêts à agir et peuvent retrouver le soutien de la classe ouvrière, dès lors qu'il s'agit de lutter et non plus de soutenir une politique anti-ouvrière.
En quittant le gouvernement, le Parti Communiste n'est évidemment pas devenu révolutionnaire.
Mais en passant à moitié dans l'opposition, il a paré au plus pressé vis-à-vis de sa base ouvrière. Il n'a pas de perspectives immédiates... mais il peut se montrer de nouveau comme un parti combatif, redonner confiance à ses militants, et il a un an et demi d'ici les prochaines échéances électorales, pour tenter d'accréditer l'idée que, si ça va mal pour la gauche, c'est la faute au PS, et comme le PS continue en effet à demeurer englué dans la politique anti-populaire du gouvernement, le PC a ses chances...
Pour ce qui est des perspectives à plus long terme ?
Eh bien, répondit Roland Leroy au nom du Comité Central, dans son discours de la fête de l'Humanité : « nous ne pensons pas que nous pouvons seuls régler les problèmes du pays (...). Nous voulons réussir, nous ne voulons pas réussir seuls et nous savons que nous ne pouvons pas réussir seuls. (...) communistes, socialistes (...) nous pouvons, en nous rassemblant, constituer une grande force d'union pour avancer vers la solution des problèmes du pays, recréer le grand élan unitaire qui a permis de battre la droite en 1981 » .
Dans son rapport pour la préparation du 25e Congrès du parti qui doit avoir lieu au début de 1985, Marchais a précisé les choses, si l'on peut dire, en mettant en avant une nouvelle forme d' « union » : le « rassemblement populaire majoritaire », dont tout ce qu'on sait est qu'il doit être « appuyé par l'intervention populaire » et aller « bien au-delà des majorités politiques qui ont existé jusque-là ».
La direction du PC ne veut pas et ne peut pas, bien évidemment, reproposer à ses militants exactement dans les mêmes termes, la politique qui vient de déboucher sur un échec patent. La principale vertu de ce « rassemblement populaire majoritaire » est donc d'être suffisamment vague pour sembler donner de nouvelles couleurs à une politique qui en fait se meut dans les mêmes cadres.
Mais il témoigne aussi du souci de la direction du PC de tenter de ne pas couper tous les ponts avec le PS lui-même. Elle veut laisser ouverte, à terme, la possibilité d'une alliance électorale, voire d'une nouvelle collaboration gouvernementale. Elle rappelle même au PS que, pour « battre la droite » aux prochaines élections législatives, l'appoint du PC peut être indispensable, surtout justement si celui-ci a d'ici-là, en prenant ses distances, regagné un peu de l'influence perdue.
QUEL « DÉBAT » ?
Les contours de cette politique sont donc encore loin d'être entièrement définis. La direction du PC renvoie maintenant la question au « grand débat » qui doit s'ouvrir dans le parti en vue de son 25e Congrès, prévu au début de l'année 1985. Le « débat » a été ouvert au Comité Central des 17-18-19 septembre par un long rapport de Georges Marchais, à la suite duquel le PC a procédé à une innovation en publiant dans l'Humanité un résumé, fait par les intervenants eux-mêmes, de leurs interventions. Ces résumés ne donnent qu'un reflet sans doute fort édulcoré des oppositions existantes. On apprend ainsi que Anicet Le Pors invite ses camarades à « ne pas se laisser aller à un anti-étatisme primaire et à bien affirmer en toute circonstance leur attachement aux idées de nation et de république », que Yvan Tricart reproche au rapport de Marchais qu' « il est long et donne l'impression que tout est réglé » , et que Félix Damette, le seul à s'être abstenu finalement sur ce rapport, lui reproche de ne pas avoir « une démarche autocritique » . A l'opposé, d'autres intervenants s'insurgent à l'idée « de mettre de l'eau dans le vin de notre identité révolutionnaire » ou « d'abandonner le centralisme démocratique » (Claude Cabanes) et d'autres reprochent « à certains camarades de rester dans la nébuleuse » , de « se contenter de critiquer certains points du rapport sans aller au fond du débat et dire clairement quel genre d'alternative ils proposent » (Thérèse Hirszberg).
Le fait est que la période récente de la participation gouvernementale n'a sans doute pas été sans laisser ses marques. Elle a sinon renforcé du moins enhardi le courant des « novateurs » partisans d'une social-démocratisation plus poussée du PCF. Ceux-ci ont subi un échec en juillet. La direction du parti les ferait-elle rentrer dans les rangs ? En mettant en cause toute la stratégie de l'Union de la Gauche, Marchais, qui en était pourtant un des principaux artisans, leur coupe l'herbe sous les pieds, et coupe court à une discussion à peine entamée.
Mais il n'est pas dit que le PC se soucie pendant la période à venir du qu'en dira-t-on de l'opinion publique bourgeoise. Il peut aller loin dans la volonté de durcir son langage. Il peut encore surprendre ceux qui pensent son intégration dans la vie politique bourgeoise normale définitivement acquise -soit pour s'en réjouir, soit pour le déplorer.
Le fera-t-il ? L'avenir seul le dira. Les forces contradictoires qui agissent en dedans comme en dehors sur le PC sont mouvantes et puis elles laissent tout de même une certaine marge de choix à la direction du PC. Et ce parti est assez sensible encore à l'évolution de ses liens avec la classe ouvrière, pour qu'il trouve dans l'arsenal des langages et des actions du passé, de quoi apparaître comme le plus suceptible de parvenir à ces transformations sociales auxquelles aspire sa base.
Le seul choix qui n'est pas donné au PC, c'est de redevenir - il faudrait plutôt dire devenir - un parti révolutionnaire, c'est-à-dire un parti dont la politique vise la mobilisation du prolétariat pour le renversement révolutionnaire de l'État bourgeois. Or la seule politique cohérente qui s'oppose à la politique réformiste de participation ministérielle à un gouvernement bourgeois, c'est la perspective révolutionnaire.
C'est pourquoi, même si le dernier tournant du PC est susceptible de lui sauver la mise, il n'offre pas de perspective à la classe ouvrière. Et une fois requinqué, à supposer que cela arrive, le Parti Communiste continuera à agir en facteur de conservation sociale, en trahissant finalement les intérêts, si ce n'est toujours les aspirations immédiates, de sa base sociale.
La nouvelle attitude du PCF peut cependant remonter le moral de la classe ouvrière, sa confiance en elle-même, dans ses luttes, et c'est tant mieux. Les révolutionnaires peuvent en tirer profit, même si l'attitude plus radicale du PC a comme premier effet de ressouder les militants autour de la direction. La démoralisation n'est jamais favorable aux idées révolutionnaires.
Mais il reste toujours que les révolutionnaires doivent gagner de la crédibilité, et en gagner précisément au travers des luttes, car le PCF est parfaitement capable de traverser cette nouvelle période de tournants ouverte depuis 1981, comme il en a traversé bien d'autres dans le passé, s'il n'est pas concurrencé dans la classe ouvrière par des militants ouvriers révolutionnaires, dévoués à leur classe, par des organisations révolutionnaires efficaces dans la conduite des luttes.