L'exemple du nicaraguaLe gouvernement nicaraguayen a maintenu une certaine indépendance par rapport aux USA, en entretenant des liens avec Cuba et l'URSS. Mais le gouvernement nicaraguayen a de toutes les manières possibles, essayé de montrer qu'il veut rester en termes amicaux avec le gouvernement et les hommes d'affaires américains, et qu'il n'est pas opposé à trouver sa place dans le cadre général de l'impérialisme américain. Dès le début, le gouvernement sandiniste a cherché à négocier avec les États-Unis pour trouver une solution aux divergences entre les deux gouvernements. Le gouvernement américain a utilisé comme prétexte à maintenir une attitude hostile envers ce gouvernement nicaraguayen le fait que celui-ci encouragerait les mouvements de guérilla au Salvador. Pourtant, le Nicaragua est allé aussi loin qu'il le pouvait pour montrer qu'il entend agir d'une façon responsable envers les USA. Aussi, devant les négociations préliminaires avec les États-Unis l'hiver dernier, le Nicaragua essaya de prouver sa bonne volonté aux USA en tentant d'user de son influence sur les guérillas salvadoriennes pour les amener à réduire leurs attaques durant la période critique qui précéda les élections du 28 mars 1982. Le résultat fut d'ailleurs que, bien que la lutte continuât, les forces rebelles se divisèrent sur cette proposition.
Le Nicaragua a aussi essayé de coopérer avec les hommes d'affaires américains, étendant encore, en fait, les conditions généreuses pour les investissements étrangers qui existaient sous le régime de Somoza. Ces conditions permettaient aux investisseurs étrangers la possession à 100 % d'une entreprise quelconque qu'ils établissaient dans le pays - en opposition à la politique de Somoza de prendre 50 % des actions - et il leur serait permis aussi de rapatrier leurs profits avec un règlement financier plus favorable aussi que sous Somoza. De même, le gouvernement nicaraguayen a payé ses intérêts aux banques occidentales en temps et en heure, sans même renégocier les prêts, un tour de force par rapport à tous les autres gouvernements d'Amérique Centrale qui sont liés directement à l'impérialisme américain.
L'existence du gouvernement sandiniste, en lui-même, ne constitue pas un grand problème pour l'impérialisme américain. Cependant, le fait que le gouvernement nicaraguayen ait été établi par un mouvement populaire qui renversa un gouvernement qui était complètement lié à l'impérialisme américain, sert d'exemple aux peuples des autres pays d'Amérique latine. Cela montre qu'il est possible de renverser des dictatures corrompues et féroces, liées à l'impérialisme américain et qu'il est possible de garder une certaine indépendance par rapport aux USA pendant un temps. Et le simple fait de nouer des liens avec Cuba et l'Union Soviétique ennuie les USA en dépit des assurances du Nicaragua envers l'impérialisme américain.
Le problème de l'impérialisme US est de savoir comment décourager d'autres de s'aventurer sur le même chemin. Jusqu'ici, le gouvernement américain a utilisé bien des moyens, à l'exception d'une intervention militaire directe pour, comme un porte-parole de l'administration le disait, maintenir le gouvernement sandiniste « en déséquilibre ». L'administration Reagan a armé le Honduras voisin afin que les militaires honduriens fassent planer une menace à la fois par terre et par air contre le Nicaragua. A la fin de l'été dernier, le Honduras avec l'aide des militaires américains, a commencé la construction d'une base militaire permanente dans une région isolée près de la frontière nicaraguayenne. La raison de son emplacement fut explicitement d'être à proximité du Nicaragua. Et, avant même les récentes opérations de commandos somozistes à partir du Honduras, le gouvernement américain a utilisé une force estimée à 5 000 anciens gardes nationaux de Somoza, qui sont campés le long de la frontière du Nicaragua et y font de régulières incursions pour faire sauter différentes installations et massacrer des centaines de gens.
Le gouvernement américain a aussi découragé les échanges et les investissements au Nicaragua, dressant de nouveaux obstacles à son économie. Jusque là, ces attaques n'ont pas sérieusement mis en danger le régime nicaraguayen. Mais elles ont ajouté encore aux très grands problèmes du gouvernement du Nicaragua, et c'est en partie à cause d'elles qu'il a été forcé d'imposer des mesures très dures d'austérité à sa population, mesures qui tendent à faire du Nicaragua un exemple négatif de ce qui peut arriver après le renversement d'un régime soutenu par les USA par une révolte populaire.
La guerre américaine, par intermédiaires, en amérique centrale
Le Nicaragua est important pour l'impérialisme américain parce que les USA veulent empêcher le développement d'une situation semblable dans d'autres pays d'Amérique centrale ou latine. Et en Amérique Centrale, il y a déjà de véritables guerres civiles au Salvador et au Guatémala et des troubles sociaux à Costa Rica et au Honduras. La politique des États-Unis a été basée d'abord et avant tout sur l'utilisation des appareils d'État locaux pour contrôler et au moins réduire les menaces variées contre leur domination. Les USA fournissent le matériel militaire et entraînent et conseillent les officiers. Les différents gouvernements fournissent la chair à canon. En 1982, le Salvador s'est classé au troisième rang dans le monde, après Israël et l'Égypte, en matière d'aide militaire reçue des USA. Cette aide militaire est aussi allée au Guatémala bien que d'une manière plus détournée. Bien qu'en 1977 le président Carter ait annoncé un arrêt de l'aide militaire au Guatémala, pour essayer de montrer que les USA étaient opposés aux tortures et aux massacres perpétrés par les militaires guatémaltèques, bien que le gouvernement américain n'ait toujours pas repris l'aide militaire au Guatémala, sous le manteau, l'aide américaine n'a jamais cessé. Elle a seulement fait un détour avant de parvenir aux militaires guatémaltèques par Israël et l'Argentine.
Les USA n'ont pas lésiné sur l'argent pour renforcer les forces armées à la fois à Costa Rica et au Honduras. Depuis la fin des années 70, le Honduras a été le premier importateur d'armes en Amérique Centrale, mettant sur pied un appareil militaire très bien équipé. Après la guerre civile au Nicaragua et le renversement de Somoza qui a suivi, le but de cet armement n'était plus seulement de maintenir l'ordre intérieur mais aussi de jouer un rôle militaire dans la région, à la fois pour soutenir les militaires au Salvador et au Guatémala, et isoler et menacer le régime sandiniste au Nicaragua. En promettant d'accroître considérablement ses envois d'armes à Costa Rica cette année, le gouvernement américain a aussi exprimé l'intention d'utiliser l'armée costaricaine d'une façon semblable, même si ce n'est pas sur la même échelle.
L'utilisation des appareils d'État locaux qu'il contrôle plus ou moins, donne au gouvernement américain une certaine souplesse puisqu'ainsi ce n'est pas lui qui est engagé directement mais seulement les troupes d'autres gouvernements. Ainsi, les USA peuvent prendre une certaine distance par rapport à ces gouvernements, comme ils l'ont fait par rapport au gouvernement guatémaltèque pendant une certaine période. Ils peuvent ainsi masquer leur implication, d'abord par rapport à l'opinion publique américaine elle-même bien sûr, mais aussi, pour que cela soit un peu moins embarrassant pour les éléments libéraux dans les pays d'Amérique latine. Cela leur permet de temps à autre de faire semblant de vouloir négocier comme au Salvador en octobre, dans le but de diviser des guérillas entre la fraction la plus combative du FMLN qui s'opposait à d'éventuelles négociations et la fraction la plus libérale. Et cela permet, à d'autres moments, de menacer d'envoyer des troupes comme le firent Reagan et le secrétaire d'État Haig qui se vantaient, en arrivant au pouvoir, de mettre les choses au point en Amérique Centrale. Mais surtout les USA écartent un certain risque en utilisant les troupes locales. Car si les soldats américains étaient envoyés pour ramener l'ordre, ils pourraient se trouver embourbés dans une guerre longue et coûteuse. Le seul maintien d'une guérilla contre les troupes américaines pourrait être, à lui seul, un encouragement qu'il est possible sinon de vaincre du moins de tenir tête à la puissance militaire la plus importante. Aussi les USA ont-ils jusqu'ici utilisé d'autres troupes pour faire le sale travail et, dans le même temps, ils ont fait semblant de faire des gestes de paix tout en maintenant les menaces d'invasion.
Une situation qui se détériore en amérique latine
Pourtant, malgré les énormes forces que l'impérialisme américain a utilisées pour maintenir sa domination sur l'Amérique Centrale, il y a aussi d'autres forces économiques, politiques et sociales qui menacent de rendre la situation explosive. La moindre de ces forces n'est pas la détermination des rebelles. Au Salvador, les USA ont accru leur aide militaire de 114 millions de dollars en 1979 à 238 millions en 1982. Les militaires salvadoriens ont utilisé cette aide pour massacrer plus de 35 000 personnes, c'est-à-dire presque 1 % de la population. Cependant la guérilla pendant le même temps s'est intensifiée. Au Guatemala le gouvernement de militaires a tué 9 000 personnes depuis que Rios Montt a pris le pouvoir par un coup d'État en mars 1982. L'armée a massacré des villages entiers et parqué les survivants dans des camps de concentration au cours de campagnes militaires sur le modèle de celles conduites par l'armée américaine quand elle menait ces prétendus programmes de pacification pendant la guerre du Vietnam. Cependant malgré ces massacres, la guérilla a continué comme elle le fait depuis des années. Au Honduras et à Costa Rica, avec l'accroissement du pouvoir militaire, il y a eu une tension sociale croissante.
Et les petits pays de l'Amérique Centrale ne sont pas les seuls. Ils sont simplement les scènes des guerres civiles les plus importantes. Mais la plus grande partie du reste de l'Amérique latine est aussi secouée par des troubles sociaux, des luttes et même des guérillas. En Argentine, sous la dictature militaire, des grèves et des manifestations demandant la fin de la dictature militaire ou des augmentations de salaire pour les travailleurs étaient devenues presque quotidiennes à la fin de l'année 1982. Le 6 décembre, une grève nationale de 24 heures a pratiquement arrêté le pays entier. Dix jours plus tard, il y a eu une manifestation de 100 000 personnes, le plus grand rassemblement antigouvernemental depuis que les militaires ont pris le pouvoir en Argentine en 1976. En Bolivie, la dictature militaire a décidé de passer la main à un gouvernement civil sous la pression de grèves générales dans plusieurs départements du pays. Au Pérou, le gouvernement civil de droite a été secoué par des grèves paysannes et des guérillas. En Colombie, une guérilla a commencé.
Cette situation menace d'empirer à cause de la crise économique qui s'étend dans des proportions catastrophiques. Tous les pays d'Amérique latine sont frappés par une énorme croissance de leurs dettes les conduisant au bord de la banqueroute.
Le Honduras est déjà en rupture de paiement pour une partie de ses emprunts à court terme. Le Costa Rica a la dette la plus importante du monde par habitant. Au-delà, les plus importants débiteurs mondiaux parmi les pays sous-développés les plus importants sont en Amérique latine : Brésil, Mexique, Argentine et Venezuela. Le service de leur dette extérieure est si grand qu'il est égal au revenu annuel de leurs exportations ou même qu'il le dépasse. Dans le but d'essayer de payer les seuls intérêts de ces dettes, tous ces pays ont instauré des mesures d'austérité qui frappent leurs populations. Cela a conduit à une détérioration rapide du niveau de vie déjà extrêmement bas des populations qui vivaient déjà au bord de la famine. Comme la situation économique se détériore, les tensions sociales s'accroissent. Et s'il se produit un effondrement financier dans un ou plusieurs de ces pays, et s'il y a banqueroute, on ne peut que s'attendre à un accroissement des troubles.
Ainsi, dans la situation actuelle de toute l'Amérique latine, il y a une menace croissante d'instabilité. Si cette menace devient une réalité et si la politique actuelle des USA ne réussit pas à stabiliser la situation, alors le gouvernement américain pourrait être forcé de faire ce choix que durant toute cette dernière période il a essayé d'éviter. II pourrait être forcé de changer sa politique et, soit d'envoyer ses propres troupes, soit de conclure quelque accord avec des forces nationalistes.
Bien sûr, si l'impérialisme américain décidait de conclure un accord avec un régime nationaliste ou avec des forces de guérilla, ce serait dans le but de tenter de les utiliser pour l'aider à maintenir l'ordre dans telle ou telle région.
Mais cela soulèverait d'autres problèmes pour l'impérialisme américain, et d'abord et avant tout, un tel accord en lui-même pourrait être un encouragement pour d'autres peuples à continuer la lutte.
Si nous jugeons par l'histoire récente de la politique américaine envers l'Amérique latine, un tel accord est le choix le moins probable.
Au contraire, celui d'envoyer ses propres troupes est le choix auquel l'impérialisme américain a eu recours presque à chaque fois. Depuis le début du siècle, les troupes des États-Unis ont envahi ce qui est considéré comme leur chasse gardée des dizaines de fois, et cela n'a pas dépendu de tel ou tel président ou de tel ou tel parti.. Ces invasions se sont produites aussi bien sous des présidents démocrates que républicains. C'est le développement de la situation en Amérique latine qui pourrait mettre l'invasion d'un ou plusieurs pays latino-américains une fois de plus à l'ordre du jour.