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L'Allemagne sans miracle
Les élections législatives du 6 mars dernier, en République Fédérale Allemande, ont fait entrer au Bundestag (Parlement fédéral) 244 députés de la coalition CDU-CSU (chrétiens-démocrates) contre 226 sortants ; 193 députés sociaux-démocrates contre 218 sortants ; 34 députés du FDP (libéraux) contre 53 sortants ; et, nouveauté, 27 députés Verts alors qu'il n'y en avait pas auparavant. Mais les 27 députés de ce quatrième parti qui, au Parlement, égayent paraît-il leurs places de quelques fleurs, c'est bien la seule nouveauté sortie des urnes. Sinon pas de surprise. Le chancelier Helmut Kohl, qui avait succédé au chancelier social-démocrate Helmut Schmidt en octobre dernier, à la suite d'un renversement d'alliance du Parti Libéral FDP est donc confirmé dans ses fonctions. La nouvelle coalition gouvernementale CDU-CSU/FDP est reconduite, après s'être fait en quelque sorte plébisciter par les élections législatives. C'est probablement ce que visait Helmut Kohl en provoquant la dissolution de la Chambre et des élections anticipées.
Ainsi, il est donc Chancelier non par le seul vouloir des dirigeants du FDP, d'un parti qui représente 6,9 % de l'électorat - contre 10,6 % aux élections précédentes de 1980 - mais par la bénédiction du suffrage universel, qui a donné à son parti, la CDU-CSU, 48,8 % des voix (soit 4,3 % de plus qu'en 1980) et à son concurrent SPD, 38,2 % des voix (soit 4,7 % de moins qu'en 1980).
Mais qu'est-ce que ces élections changent ?
Sur le plan des scores électoraux, le SPD a perdu quelque 5 % des voix, dont un certain nombre se sont probablement reportées sur les candidats écologistes. Mais si l'on tient compte du fait que le SPD était au gouvernement de la RFA depuis seize ans, de 1966 à1969 d'abord, dans une « grande coalition » où il gouvernait avec la CDU-CSU, puis de 1969 à octobre 1982 dans une « petite coalition » où il partageait les postes de ministres avec le FPD, il n'est pas étonnant que l'usure ait fait son oeuvre.
Et pour ce qui est de la CDU-CSU, elle n'a pas eu de gains spectaculaires non plus. Aux élections législatives de 1976, ses candidats avaient recueilli déjà 48,6 % des voix, c'est-à-dire à l'époque 6 % de plus que le SPD qui, du fait de son alliance avec le FPD, était cependant resté au gouvernement. Et beaucoup de commentateurs expliquent que la CDU-CSU avait fait seulement 44,5 % des voix aux dernières élections de 1980 par le fait que son chef de file d'alors qui aurait pu se retrouver Chancelier, était Hans Josef Strauss, ex-ministre de la Défense en 1962, bourgeois particulièrement réactionnaire dont les outrances déplaisent à beaucoup.
Ainsi donc, il n'y a pas de quoi s'émouvoir, dans aucun sens, du résultat des élections de mars dernier. Et d'autant moins qu'elles ne changeront strictement rien puisque le gouvernement avait déjà changé, six mois auparavant.
Du moins avait-il changé de personne, un chancelier de la CDU-CSU ayant remplacé un chancelier du SPD... même si certains ministres, dont le « comte » Otto Von Lambsdorff, ministre de l'Économie, était resté en place. Certes, Kohl lui devait bien cela puisque c'est grâce au retournement de veste de cette personnalité du FDP, entre autres, que Kohl était devenu chancelier.
Cela dit, pour ce qui est du changement en matière de politique, il est encore plus difficile de percevoir la différence. L'auteur d'un ouvrage tout récent sur la RFA, Joseph Rovan, pourtant social-démocrate acharné, convient que les deux candidats en présence pour le poste de Chancelier, Kohl et Vogel, étaient bien tous deux des hommes... du centre !
Donc, bonnet-blanc et blanc-bonnet, le gouvernement mène la même politique que celui de Schmidt auparavant. Et cette politique, c'est la poursuite de l'austérité contre les travailleurs.
L'Allemagne a beau avoir la réputation d'un pays à l'économie solide, sa bourgeoisie a des difficultés face à la crise, comme l'ont montré récemment un certain nombre de faillites retentissantes dont celle de l'énorme trust AEGTelefunken, ou encore celle du trust sidérurgique ARBED-Saarstahl. Et la bourgeoisie allemande a besoin de l'État et de ceux qui le dirigent pour drainer à son profit une part toujours plus grande des ressources du pays, prise de multiples façons dans la poche des travailleurs.
On pourrait dire qu'il y a longtemps que l'Allemagne de l'Ouest n'est plus le pays des miracles... si elle l'avait jamais été.
LES RAISONS DU « MIRACLE » : LA SUREXPLOITATION DE LA CLASSE OUVRIÈRE ALLEMANDE
Les économistes du monde bourgeois se sont beaucoup et longtemps extasiés sur ce qu'ils ont appelé le « miracle économique allemand », la rapidité avec laquelle la République Fédérale Allemande a reconstruit son économie après-guerre pour redevenir et rester une des premières grandes puissances mondiales, une de celles qui aujourd'hui encore résiste le moins mal à la crise.
Mais la réussite industrielle et commerciale spectaculaire de l'Allemagne des années 1949 à 1958 - car c'est là que le vrai « miracle » a eu lieu - tenait à des raisons simples, pas miraculeuses du tout, mais circonstancielles (et sur lesquelles les économistes bourgeois n'aiment pas s'étendre) la surexploitation de la classe ouvrière allemande dans les années de l'immédiat après-guerre.
C'est à cette période que l'économie allemande a connu un taux de croissance annuel de son produit intérieur brut de 8 %, jamais retrouvé ensuite même dans les années 1960-1970 dites de « boom économique » général. C'est dans ces années 1949-1958 que l'indice de la production industrielle est passé de 100 à 215, que le revenu national (injustement réparti entre le capital et le travail) s'est élevé de 74 à 178 milliards de marks. A un excédent des importations a succédé un excédent des exportations de 5 milliards de marks ; et à un déficit en or et en devises, un excédent de 26 milliards.
Et derrière ces chiffres qui indiquent un bond plus rapide qu'aucun autre grand pays industriel n'en a fait dans le même temps et qui a permis ensuite le maintien, puis le moindre déclin, de certaines performances économiques, se cachent surtout la peine, la faim, le déracinement de millions d'hommes et de femmes, que des conditions économiques et politiques particulières ont soumis à un très dur esclavage salarié.
1945 : un potentiel industriel abîmé, mais pas détruit
Au lendemain de la guerre, l'économie de l'Allemagne s'effondra. L'indice de la production industrielle tomba de 100 en 1936 à 27 en 1946. Il atteignait alors seulement 1/3 de celui de la France ou de la Grande-Bretagne. La production agricole chuta aussi de moitié.
Mais divers historiens et économistes soulignent que si le potentiel économique de l'Allemagne fut endommagé, il ne fut pas diminué. Il fut peu touché par les bombardements et les combats. Les forteresses volantes alliées pilonnèrent les grandes villes pour ébranler le moral des populations, pour décourager toute tentative de révolte. Dresde, Hambourg, Cologne furent détruites à 90 %. Mais « les alliés ont préféré bombarder les quartiers ouvriers et les voies de communication que les grandes usines » écrivait André Piettre en 1952, « la destruction des grands complexes industriels n'était pas comparable avec la destruction des maisons des quartiers ouvriers ». Selon cet auteur, les industries minières et sidérurgiques n'auraient été touchées qu'à 10 % ; la chimie et la mécanique à 10 ou 15 % ; le textile à 20 % : « Pour l'industrie allemande, la catastrophe de 1945 était donc beaucoup moins un « effondrement » qu'une « crise » très particulière, essentiellement une crise d'approvisionnement, de rendement, de moyens de transports ».
En effet, presque tous les ponts de chemin de fer sur les grands fleuves étaient détruits, ainsi que la moitié du parc ferroviaire. Les villes n'étaient donc plus ravitaillées en produits alimentaires, les usines ne l'étaient plus en matières premières et produits énergétiques. Ce à quoi s'ajoutèrent les conséquences économiques clos bouleversements politiques et humains
Des relations économiques traditionnelles bouleversées par des frontières nouvelles
2 (24 % du territoire de 1937) peuplé de dix millions d'habitants, représentant de riches terres agricoles et des zones industrielles importantes, dont la Haute-Silésie. Pour l'essentiel, ces territoires devinrent partie de la nouvelle Pologne. Et puis, en 1948-1949, avec la division du monde en deux blocs, naquirent deux Allemagne, celle de l'Ouest, englobant les anciennes zones d'occupation militaire américaine, anglaise et française, et celle de l'Est, ex-zone d'occupation militaire soviétique.
De ce fait, par rapport à l'ancien Reich, la nouvelle République Fédérale était amputée de moitié.
Cette division du territoire, en zones d'occupation militaire d'abord, en États séparés par des frontières étanches ensuite, brisait les échanges traditionnels entre régions complémentaires.
Les réfugiés, une main-d'oeuvre exploitable à merci
A cette amputation économique du territoire de ce qui devint, en 1949, la RFA, venaient s'ajouter les bouleversements démographiques, humains. La guerre fit quelque trois millions de morts chez les militaires, et autant chez les civils. Beaucoup d'Allemands perdirent tout du fait des bombardements ou de l'exode devant les combats. Et surtout, les remaniements territoriaux amenèrent sur le sol de la future Allemagne de l'Ouest, de 1945 à 1961, date de la construction du mur de Berlin, quelque treize millions d'hommes et de femmes : 9,6 millions d'expulsés des territoires cédés à la Pologne ou à l'URSS entre autres, et 3,7 millions de réfugiés qui quittèrent « volontairement » la zone d'occupation soviétique transformée ensuite en RDA, ou les pays de l'Est. Ces réfugiés surtout représentèrent un apport de population jeune, souvent qualifiée, car seuls ceux qui avaient l'espoir d'un reclassement tentèrent l'aventure.
Pour les seules années 1945-1946, l'Allemagne de l'Ouest vit donc arriver sur son sol près de dix millions de personnes, soit un accroissement net égal au tiers de la population existante. Dix millions de personnes sans feu ni lieu, sans toit, ni travail, ni nourriture. En 1946, le déficit total des logements était évalué à 6 millions, et pour la majorité de cette population, déracinée (mais quelquefois pas moins que la population « locale » décimée par les bombardements et les exodes), c'était la détresse, la pénurie profonde, la faim ou la débrouille par le marché noir.
Et ce qui a été un drame pour les hommes - les années 1945 à 1948 ont été les pires années de misère, de faim et de froid pour les classes populaires allemandes - a été une aubaine, un élément essentiel du fameux « miracle » pour les profits capitalistes.
Eh oui, pour le Capital, ces millions de gens déboussolés par la défaite et l'opprobre que le monde jetait sur l'ex-Allemagne nazie, souvent transplantés, privés de propriété et acculés à vivre dans des caves ou des hangars, représentaient ce que les économistes bourgeois appellent une « main-d'oeuvre abondante, mobile, disponible », et de surcroît de langue et de culture allemandes, qui a permis la constitution d'une « vaste armée industrielle de réserve » ! En 1950, la RFA comptait deux millions de chômeurs. En 1955, elle en comptait encore plus d'un million. Et cette « armée de réserve », écrit Bernard Keizer dans un ouvrage sur le « Modèle économique allemand » publié en 1979 par la Documentation Française, « a joué un rôle certain dans la modération des hausses de salaires dans les années 1950 » . En fait, toutes ces années d'après-guerre ont été des années de quasi blocage des salaires.
Le démarrage économique de l'allemagne financé par des capitaux américains
Mais un potentiel industriel finalement peu détruit par la guerre, un réservoir de main d'oeuvre disponible immense, cela ne pouvait suffire, évidemment, à assurer le redressement des profits capitalistes. II fallait aussi des capitaux... que fournirent les Alliés occidentaux, l'impérialisme américain surtout, pour des raisons économico-politiques.
En application des accords de Postdam, signés en 1945, les alliés occidentaux qui se partagèrent l'occupation militaire de l'Allemagne, déclarèrent d'abord vouloir assurer la « dénazification » du pays, la « déconcentration », la « décartellisation » de l'industrie. Les trusts anglais, français voire américains qui étaient derrière les dirigeants politiques, ont profité de l'occasion politique pour diminuer la puissance et la concentration de leurs concurrents allemands. Pour se payer des réparations de guerre, les alliés définirent entre autre une politique de démontage des usines. Dans les zones occupées par les Alliés occidentaux, 1800 entreprises étaient désignées au démontage.
Mais ces principes de dénazification, décartellisation et déconcentration ne connurent qu'un vague début d'application. Les biens des grands Konzerns miniers et sidérurgiques furent placés sous séquestre. Krupp et moins d'une dizaine de dirigeants de sa firme furent arrêtés comme criminels de guerre, ainsi que quelques autres grands chefs d'industrie. La déconcentration se traduisit par l'éclatement des principaux groupes monopolistes. Dans les secteurs de la chimie (les sociétés Badische Anilin, Casella, Bayer, Höchst, qui avaient constitué les IG-Farben redevinrent indépendantes). Dans le secteur des industries minières et sidérurgiques, les douze plus grandes sociétés qui produisaient 90 % de l'acier et 50 % du charbon éclatèrent en 28 sociétés indépendantes. Dans le secteur bancaire, les trois grands groupes « Commerzbank », « Deutsche Bank », « Dresdner Bank » - ceux dont on retrouve le nom aujourd'hui ! - furent remplacés par trente instituts bancaires dont le rayon d'action n'était pas autorisé à dépasser les limites d'un Land. Mais il n'y eut pas d'expropriation, certains grands actionnaires furent seulement incités à céder une fraction de leurs participations à de nouveaux... ce qui n'eut pas vraiment lieu et fit que, très vite, les sociétés issues d'un même groupe se rassemblèrent à nouveau pour ressouder de grands ensembles.
A cette époque de la reconstruction, les dirigeants des syndicats dont la reconstitution avait été autorisée, voire encouragée sous certaines formes dans la mesure où ils collaboraient avec les forces occidentales d'occupation, avaient avancé un programme de nationalisation des grands trusts que les travaillistes anglais, dans leur zone, semblaient encourager.
Mais les grands groupes américains possédaient des intérêts dans les Konzerns allemands dont ils ne souhaitaient évidemment pas la nationalisation. Et surtout, au cours de l'année 1946, les débuts de la guerre froide entraînèrent un revirement total de la politique américaine. En Allemagne occidentale, comme au Japon, les USA décidèrent d'assurer le redressement économique de l'ancien adversaire. Ils pensaient atteindre plus vite et plus sûrement cet objectif par le maintien ou la restauration des anciennes structures de l'économie allemande. II ne fut donc plus question longtemps de déconcentration, de limites fixées à la production, et de démontages.
Dans les années 1946 à 1948, la poursuite des démontages, ici et là, de façon incohérente et arbitraire, provoqua des grèves et de violentes manifestations, en particulier dans la Ruhr, où la population se voyait acculée à un chômage pire encore. Mais ce n'est pas par souci humanitaire que les alliés anglo-américains changèrent leur fusil d'épaule. C'est pour des raisons politiques. Ils ne voulaient pas laisser les populations de leurs zones, industrialisées, dans la misère et le chômage, par crainte que le désespoir ne suscite des réactions dans la classe ouvrière.
Les dirigeants américains furent donc amenés, puisque les exportations couvraient à peine le tiers des importations nécessaires, à fournir gratuitement des denrées alimentaires et des matières premières. Cette aide, organisée dès 1945, se monta à 64 millions de dollars en 1945, 468 millions en 1946, 600 millions en 1947, 883 millions en 1948. Sur le plan économique et militaire, l'Allemagne de l'Ouest devenait pour les impérialistes américains une pièce maîtresse de l'organisation du camp occidental, face au camp communiste et contre lui.
C'est dans cette perspective que fut décidée la réforme monétaire de 1948. L'ancien Reichmark - qui était, dit-on, moins recherché comme moyen d'échange que la cigarette américaine - fut dévalué de quelque 93 % de sa valeur pour donner naissance à un Mark nouveau qui eut cours dans les zones occidentales. La mesure était économique, destinée à favoriser les seuls détenteurs de biens réels, les capitalistes allemands, chefs d'entreprise, libérés de leurs dettes, au détriment des couches populaires. Mais elle fut aussi politique. Dans la mesure où elle ne concernait que les zones occupées par les alliés occidentaux, c'était un premier pas vers la division de l'Allemagne, à l'image de la division du monde. Aux deux monnaies de 1948, succédèrent un an plus tard les deux États, définitivement séparés par une frontière. La RFA naissait officiellement en 1949, et la RDA juste après.
Les années 1948-1950 furent celles du réel redémarrage, sur des bases toutes nouvelles, de l'économie de la RFA, celles aussi où le grand capital se paya sur la surexploitation forcenée de la force de travail.
La réforme monétaire donna un coup d'arrêt au marché noir. Dans le second semestre 1948, à la suite de cette réforme décidée en juin, la production industrielle augmenta de 50 %. Les salaires retrouvèrent un certain pouvoir d'achat, contrairement aux années précédentes mais ils furent bloqués à un niveau très bas, ce qui donna lieu, en novembre 1948, à une grève nationale de 24 heures à l'appel des syndicats, qui prit les proportions d'une grève générale à laquelle participèrent 9 250 000 travailleurs.
Dans cette période, l'Allemagne reçut 1,5 milliard de dollars de crédits américains au titre du Plan Marshall, puis deux milliards au titre du programme GARIOA (Government Aid and Relief in Occupied Areas), presque un milliard encore provenant de fonds divers. En montant absolu, cette aide aurait été comparable àcelle reçue par la France, mais elle aurait été bien plus concentrée dans le temps en RFA, au tout début de la reprise économique, et elle permit très vite et des investissements importants dans les secteurs de base, et le paiement des importations qui leur étaient nécessaires.
Un appareil industriel rajeuni
Ces circonstances particulières permirent donc au capitalisme allemand de redémarrer, avec un stock de capital industriel très neuf. Les équipements avaient déjà connu un important rajeunissement sous le nazisme : « La part du capital fixe de moins de dix ans d'âge passe de 29 % en 1935 à 35 % en 1940 et 55 % en 1945« . Avec les démontages... et les remontages à l'aide de capitaux américains, elle était encore de près de 50 % en 1950.
A partir de 1953, les investissements furent de plus en plus financés par un afflux de capitaux étrangers privés (40 milliards de Marks entre 1953 et 1962), surtout d'origine américaine. S'ajoutèrent les effets de « l'intégration économique européenne ». Les traités de la CECA - Communauté Européenne du Charbon et de l'Acier - furent signés en 1951 sous la houlette de l'impérialisme américain afin d'assurer à l'industrie allemande - et aux capitaux américains qui y étaient investis - un marché privilégié en Europe.
À la recherche de nouveaux marchés
D'emblée la nouvelle RFA qui moins que l'Allemagne précédente ne pouvait vivre en autarcie, reconstruisit un potentiel économique fondé sur les exportations. Dans les années d'après-guerre, la RFA bénéficiait d'un contexte mondial favorable à cette orientation. Les autres grandes nations industrialisées d'Europe étaient prisonnières de dépenses importantes consacrées aux guerres coloniales. Les USA avaient à faire face, en plus de l'aide pour le redressement de l'Europe, à la guerre de Corée et à un énorme grossissement de leur budget militaire pour financer la politique de « guerre froide ». Le capitalisme allemand, lui, non seulement n'avait pas ces problèmes, mais trouvait dans les difficultés des autres impérialismes et leurs besoins pour financer leurs dépenses militaires un marché nouveau pour le charbon et l'acier, pour les biens d'équipement, en particulier les machines-outils.
Ainsi, se remit vite sur pied une industrie moderne et compétitive à la fois pour des raisons techniques et des raisons sociales, du fait du contexte défavorable à la classe ouvrière. Rapidement, l'industrie se reconcentra.
Dès 1951, furent abolies en RFA toutes les limites que les Alliés avaient mises au développement de la production en quantité. Seules furent encore interdites, quelques années, les productions militaires... mais pas les usines qui tournaient pour exporter ce qui était nécessaire à la production militaire... des autres.
Tous les grands cartels se reconstituèrent donc. Une enquête décidée par le gouvernement fédéral à la fin de 1960 montrait que, suivant les secteurs, le chiffre d'affaires des dix plus grandes firmes représentait de 37 % à 92 % du chiffre d'affaire global pour l'ensemble du secteur. Dans ce processus, le rôle principal fut tenu par les grandes banques, reconcentrées elles aussi, qui contrôlaient, dès 1960, les trois quarts du capital social des 427 plus grosses sociétés. Et l'État joua aussi son rôle. D'abord, au travers du secteur important qu'il contrôlait. Ensuite, par sa politique fiscale qui favorisait les entreprises intégrées et les cartels, au point que des économistes ont parlé de structures « oligo-politiques » cachées derrière le paravent de la pseudo-économie de marché, et du pseudo-libéralisme économique.
Ainsi, le « miracle allemand » des années 1945 à 1958 a surtout consisté en ce que, dans des circonstances économiques, sociales et politiques très particulières, tous les efforts du pays ont été concentrés sur l'investissement et la croissance des profits. Peu d'argent fut alors consacré aux dépenses publiques. Le pouvoir d'achat des classes populaires fut maintenu à un niveau très bas, la pression du chômage agissant sur les salaires et les prix. Entre 1950 et 1958, l'indice du coût de la vie ne s'éleva que de 100 à 117,7. Mais pour ce qui est des salaires, leur part dans le revenu national, corrigée de la salarisation croissante, se situa, au début des années 1950, encore au-dessous du point le plus bas de l'entre deux-guerres. Et ce fut un énorme « boom » des exportations, stimulées par la faiblesse de la consommation intérieure.
Dans un ouvrage consacré à L'Allemagne (La construction des deux États allemands, 1945-1973) », Guillen et Castellan écrivent : « La propagande officielle a naturellement attribué le retour de la prospérité aux vertus de l'économie de marché et à la sagesse de la politique suivie par Erhard. En fait, sa réussite tient surtout à ce qu'il a su tirer parti d'un ensemble de circonstances favorables, les facteurs humains, le potentiel industriel, et les facteurs politiques externes ». Et Bernard Keizer, dans sa brochure déjà citée, d'aller dans le même sens : « Les conditions de départ de l'économie ouest-allemande apparaissent aux yeux de l'économiste comme très favorables à une accumulation du capital et à une croissance très rapide, ce qui, faut-il le préciser, n'enlève rien aux souffrances bien réelles de la population allemande durant cette période ».
DEPUIS LA FIN DES ANNÉES 50, UN RALENTISSEMENT PROGRESSIF DE LA CROISSANCE
Depuis les années de redressement spectaculaire d'après-guerre, le capitalisme ouest-allemand a maintenu des performances dont les impérialismes concurrents sont jaloux. Jusqu'à nouvel ordre, les profits allemands auraient plutôt mieux résisté que d'autres aux crises généralisées de 1974-1975, puis de 1980-1981 dans laquelle le monde impérialiste est toujours plongé. Mais preuve n'a pas été donnée, pas plus par les dirigeants de l'impérialisme allemand que par d'autres, que de bonnes recettes existent pour un développement harmonieux du capitalisme. Loin de là. Et aujourd'hui, si la RFA parvient en partie à maintenir sa place, contre ses concurrents, sur les marchés mondiaux dans certaines branches, si sa balance commerciale n'accuse pas de déficit, si sa monnaie est toujours réputée « forte » et soumise à une inflation modérée, si son taux de croissance est quasiment zéro... mais pas moins, le pays du prétendu miracle connaît depuis ces toutes dernières années une évolution du chômage alarmante, et un taux tout aussi alarmant de la croissance des dettes publiques. Comme si le mal chassé par la porte revenait par la fenêtre.
Sur le plan de la croissance, l'économie allemande connaît depuis les années cinquante une « décélération forte et régulière » dit Bernard Keizer. Le ralentissement progressif de la croissance tout au long de sa période a même été plus accentué en RFA que dans les autres pays industrialisés. Le rythme annuel de cette croissance, mesurée par l'évolution d'une année sur l'autre du Produit Intérieur Brut, passe de 8 % dans les années cinquante à 5 % en moyenne dans les années soixante puis à 2,5 % dans les années soixante-dix pour en arriver à 1,9 % en 1980, puis 0,2 % en 1981, selon les statistiques de l'OCDE. Déjà en 1967, à la suite de la première récession qu'elle connaissait depuis la guerre, la RFA avait frisé la croissance zéro. En 1974 et 1975, avec des taux de croissance du PIB respectivement de 0,5 % et de -2,6 % elle avait déjà, comme les autres, accusé le contre-coup de la première récession généralisée du système impérialiste mondial.
Le capitalisme allemand en est donc arrivé aujourd'hui, comme les autres, à un quasi arrêt de sa croissance. Cela ne signifie pas, bien évidemment, que certaines grandes sociétés allemandes, et de plus petites, ne continuent pas à faire de gros bénéfices, et à sauvegarder leurs profits grâce aux subsides étatiques distribués aussi largement aux industriels outre-Rhin qu'ici (et comme ici, même à ceux qui n'investissent plus ou qui licencient). Mais cela signifie que le capital allemand paie sa crise en prenant une part proportionnellement plus grande que dans les années 1960-1970 des revenus, et de ce fait, en amputant progressivement les revenus salariaux. II le fait d'abord par la réduction des emplois.