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- Lutte de Classe n°63
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Derrière les États nationaux, le grand capital
Il n'est pas nécessaire de gratter longtemps les déclarations des hommes politiques les plus « pro-européens » en paroles, pour qu'apparaissent le nationalisme le plus étroit et le parti pris proclamé pour la souveraineté des États nationaux tels qu'ils sont ; pour le maintien des frontières nationales telles qu'elles sont. Non seulement aucun ne se proclame partisan de la seule unification européenne qui en soit une, c'est-à-dire pour un État européen unique, pour une monnaie et un budget uniques, pour l'intégration politique, juridique et économique complète, pour la suppression de toute frontière - mais aucun ne prétend même que cela soit possible.
Leur démagogie s'épuise, non pas à promettre les États-Unis d'Europe pour demain, mais à présenter le Marché commun tel qu'il est, ou tel qu'il pourrait devenir moyennant quelques aménagements encore, comme le fin du fin de l'unité européenne. Leur Europe, cette fameuse Europe de l'espoir, est une Europe confédérale, une Europe des États souverains, chacun avec son administration propre, son armée propre, ses frontières propres.
C'est finalement d'autres bords que viennent les arguments pour expliquer que ce qui se fait autour du Marché commun ou du Parlement européen est une des phases d'un processus déjà engagé qui, mené à son terme, aboutira à la mise en place d'un État européen capitaliste unique. L'idée de base étant, avec des variantes diverses, que les économies européennes sont tellement interdépendantes, les capitaux et les marchés sont tellement enchevêtrés, que les capitalistes sont poussés par leur intérêt à se donner un appareil d'État unique à l'échelle de l'Europe.
C'est une argumentation de ce genre que développe le Parti Communiste Français pour tenter de donner un fondement à son hostilité chauvine à l'Europe - du moins lorsqu'il éprouve le besoin d'argumenter et de ne pas en rester aux exclamations nationalistes. L'unification de l'Europe correspond à la volonté des grands monopoles et des trusts multinationaux. Ce sont les trusts allemands qui sont les moteurs dans l'affaire, car ils sont les plus puissants et ils dominent déjà l'Europe sur le plan économique, mais les trusts français ont lié leur sort et leurs profits au capital allemand. Les uns et les autres ont besoin d'un État fort, d'une monnaie forte - le deutschmark bien entendu - ils n'auront donc de cesse jusqu'à ce qu'ils aient brisé la résistance des États nationaux dont la souveraineté s'oppose, ne serait-ce que de fait, à leurs visées.
Voilà, en somme, l'argumentation du PCF
Quand bien même la volonté des grands monopoles serait de mettre en place un État européen supranational, rien ne justifierait pour autant que le mouvement ouvrier se fasse le défenseur de la « patrie » et des frontières nationales.
Les travailleurs n'ont rien à gagner au maintien des États nationaux et ils ont beaucoup à perdre en véhiculant des préjugés nationalistes qui divisent la classe ouvrière.
Mais ce serait de toute façon prêter aux grands monopoles une capacité qu'ils n'ont pas, que de les présenter comme les artisans de l'unification poli-tique de l'Europe.
Cette idée n'est cependant pas véhiculée seulement dans les rangs du PCF, mais également parmi les courants qui se réclament du socialisme révolutionnaire. Elle complète généralement une autre idée, à savoir que le Marché commun, même tel qu'il est, exprime et renforce tout à la fois l'interpénétration économique des pays européens - ce qui est incontestable - et que cette interpénétration conduira à l'intégration indissoluble complète des économies européennes, ce qui, à son tour, rendra inévitable l'émergence d'un État européen unifié.
Un récent numéro d'Inprecor, organe du Secrétariat Unifié, parle - sans trop insister il est vrai - des « ...dangers (pour le mouvement ouvrier) liés aux tendances vers l'unification capitaliste de l'Europe occidentale, et qui sous-tendent notre attitude de rejet du Marché commun ».
Dans divers ouvrages bien antérieurs aux débats actuels sur l'Europe, Ernest Mandel, un des principaux dirigeants du Secrétariat Unifié, avait explicité bien plus nettement cette idée.
C'est ainsi que dans son livre La Réponse socialiste au défi américain, édité il y a une dizaine d'années, Mandel affirme : « ... la bourgeoisie a besoin à tout moment de l'intervention de l'État dans l'économie pour sauvegarder la propriété privée... Il faut pourtant que le champ d'action de l'État bourgeois soit conforme à celui des forces productives et des rapports de production. Tant que les principaux moyens de production d'un pays sont aux mains de la bourgeoisie de ce pays, l'État national est l'instrument le mieux adapté pour défendre le capital. Mais que la situation commence à se transformer, que se dessine la tendance à l'interpénétration européenne des capitaux, alors l'État national cesse d'être un instrument efficace pour défendre les intérêts d'un capitalisme de plus en plus internationalisé. Il faudra dès lors trouver une nouvelle forme d'État, qui corresponde à la nouvelle réalité socio-économique. C'est là que réside la chance historique des institutions européennes supranationales ».
Et plus loin, de manière plus explicite encore : « Un capital « européen » exige un État bourgeois « européen », en tant qu'instrument le plus apte à le promouvoir, à en garantir les profits et à le défendre contre tous ses adversaires ». Comme si le capital n'était pas, depuis longtemps, international, sans pour autant engendrer un État international...
Dans un livre plus récent, Le Troisième Âge du capitalisme, Mandel caractérise ce « troisième âge » , entre autres, précisément par la « centralisation internationale du capital » qui « Peut s'accompagner d'un recul progressif du pouvoir de certains États nationaux bourgeois et de la mise en place d'un nouveau pouvoir d'État bourgeois fédéral et supranational. Cette variante, qui est possible, voire probable, du moins pour la C.E.E. en Europe occidentale, correspond à la deuxiéme forme de centralisation internationale du capital, celle de l'interpénétration internationale des capitaux, sans prédominance d'un groupe particulier de capitaux nationaux ».
Ce raisonnement alimente d'ailleurs un autre, et s'en alimente à son tour : à savoir qu'un État bourgeois supranational en Europe est rendu plus plausible par la remontée des impérialismes européens par rapport à l'impérialisme américain, et que la conscience de la nécessité de s'unir face à leurs rivaux américains pousse les grands capitaux des pays d'Europe à fusionner et à se donner un instrument étatique à l'échelle au moins de l'actuel Marché commun.
Face à la construction d'un État européen bourgeois qu'il prévoit susceptible d'aboutir à son terme, Mandel prend évidemment position pour les États-Unis socialistes d'Europe. Il met même explicitement en garde contre ceux qui tireraient de ce raisonnement la conclusion que la classe ouvrière devrait s'opposer à une Europe capitaliste au nom du maintien des cadres nationaux. Mais lui-même ne reste pas neutre entre cette « Europe du capital » qu'il prédit et le maintien de l'actuel état de choses. « Si jamais l'interpénétration internationale des capitaux devait aboutir à une véritable intégration économique des Six, ou d'une C.E.E. entre-temps élargie à un nombre de pays plus élevé ; si jamais les organismes supranationaux donnaient jour à une véritable puissance étatique nouvelle et forte, alors les obstacles objectifs à la prise du pouvoir par le prolétariat dans le cadre national deviendraient probablement insurmontables. Il faudrait dès lors que la classe ouvrière européenne adapte son action syndicale et politique au cadre européen tout entier... » - ce qui sera très difficile, ajoute-t-il.
Des idées de ce genre ne sont pas propres à Mandel ou au courant qu'il représente. Avec des nuances diverses, il en est d'autres qui voient l'Europe capitaliste unifiée inévitable... parce que nécessaire. (Certains pour le déplorer, d'autres pour s'en réjouir). Une des variantes consiste à percevoir, à l'intérieur de chaque bourgeoisie nationale, plusieurs couches aux intérêts fort divergents par rapport à l'Europe, entre une bourgeoisie petite et moyenne rétrograde, ayant un besoin vital de l'État national et de sa protection, et une grande bourgeoisie aux affaires implantées dans plusieurs pays d'Europe et partisane, elle, d'un État européen unique.